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Hassan Ismail: «Si j’étais l’Europe ou les Etats-Unis, j’arrêterais de livrer des armes à l’Afrique et au Moyen-Orient. Car pour toute livraison d’armes, ils recevront autant de réfugiés».
© Mark Henley / Panos Pictures

Portrait

Hassan Ismail, l’intelligence pacificatrice

Avec sa famille, enfant, il a été constamment déplacé en raison de disputes claniques. Aujourd’hui, fort d’une éducation impressionnante, il négocie avec les shebab et s’active à pacifier la région de Mandera, en proie à de violents conflits depuis des décennies

Cette semaine, «Le Temps» publie les portraits de «faiseurs de paix» ayant participé le 21 septembre aux Geneva Peace Talks.

La conférence est co-organisée depuis 2013 par l’Office  des Nations unies à Genève, la Geneva Peacebuilding Platform et Interpeace.

Dans le langage bureaucratique onusien, on les appelle des «IDP», des personnes déplacées internes. Hassan Ismail a vécu dans sa chair les tribulations de ces gens malmenés par les conflits. Lorsqu’il avait 4 ans, sa famille appartenant au clan des Garre et installée dans le comté de Mandera coincé entre la Somalie, le sud de l’Ethiopie et le Kenya, a été chassée par un autre clan vers la ville d’El Wak. En tant qu’adolescent, il vécut un nouvel épisode tout aussi traumatisant, voyant deux de ses huit frères et sœurs ainsi que sa mère se faire battre devant lui. Son père perdit tout son cheptel de chameaux.

Après plusieurs déplacements, la famille finit par s’installer dans la ville d’Arabia, dans cette même portion de territoire kényan peuplée de quelque 1,1 million d’habitants et principalement de quatre clans d’origine somalienne, les Garre, les Murulle, les Dedodia et les Corner Tribes. Jeudi, il est venu au Palais des Nations parler de son expérience lors des Geneva Peace Talks. Son parcours de vie aurait pu le mener à commettre des actes de vengeance. Il l’a au contraire converti en faiseur de paix.

Forte sécheresse

Hassan Ismail, 46 ans, petite moustache et barbe discrète, s’est battu dès son plus jeune âge pour poursuivre son éducation scolaire, vendant tantôt des fruits tantôt des cigarettes dans la rue pour se payer l’école. «J’ai appris à survivre. Et j’ai pu compléter le lycée avant de suivre une formation d’enseignant de physique et de chimie.» Il pratique son métier pendant dix ans. Puis il se porte volontaire à la Croix-Rouge kényane avant de s’y engager à plein temps. Une forte sécheresse ravage la région.

«Je me suis rendu dans la ville d’Arabia pour apporter de l’aide. J’y ai rencontré le leader de la milice clanique qui pilla et chassa ma famille. On a déjeuné ensemble. Je lui ai demandé s’il se souvenait d’un vieil homme, mon père. Il pensait que j’allais me venger. Je voulais simplement connaître ses motivations, pourquoi il avait agi ainsi envers ma famille. J’ai fini par lui donner une petite aide financière», raconte Hassan Ismail.

De nombreuses vies sauvées

Parlant le swahili, l’anglais, l’oromo, deux dialectes somaliens et un peu d’arabe, Hassan Ismail a fait de son enfance difficile un atout. Fils d’un musulman mort à la Mecque en plein hadj alors qu’il l’accompagnait, il a, en 2011, choisi d’aller travailler en Somalie frappée par une terrible famine. Mais des portions entières de territoires près de Hiiraan sont contrôlées par les islamistes shebab. Aucun accès humanitaire n’est possible. Les internationaux estiment urgent de déplacer ces gens menacés par la faim vers les villes de Mogadiscio ou de Dolow. «Je ne pouvais pas accepter une telle option, se souvient Hassan. Socialement, déplacer des gens est une catastrophe. Je l’ai vécu. On pousse les gens à tout quitter. C’est une manière de perpétuer une crise humanitaire. Pour moi, il fallait aider les gens là où ils habitent.»

Hassan Ismail négocie avec plusieurs shebab. Il obtient un accès limité. Mais à certaines conditions: pas d’agents du Programme alimentaire mondial, pas d’étrangers, pas d’Arabes. Seulement des Africains. Il pose ses conditions: choix de décider librement à qui va l’aide humanitaire. Il s’entend avec les shebab sur un autre point: pas de livraison de nourriture dont la date de consommation a expiré. De nombreuses vies sont ainsi sauvées.

Embrasser la complexité des êtres au-delà de l’uniforme

Fort d’un master en résolution de conflit, ce père de neuf enfants quitte l’humanitaire. En 2014, il se lance dans un vaste programme de consolidation de la paix dans la région de Mandera pour l’ONG Interpeace en coopération avec la Commission kényane de cohésion et d’intégration. Son approche, il la résume par une image: une pièce de monnaie à un côté pile, un côté face. Or il ne faut pas oublier la tranche qui relie les deux faces. Pour Hassan, résoudre des conflits, c’est embrasser la complexité des êtres au-delà de l’uniforme, de l’appartenance. Il y a, dit-il, davantage de points communs entre les êtres humains que de différences: «Dans tout conflit, il y a toujours des personnes-ressources capables de rétablir des ponts.»

Dans le Mandera, il recourt aux vieux sages (elders) de la communauté et aux milieux économiques. Il identifie les racines des conflits. Les clans se disputent depuis des décennies. Les frustrations s’accumulent. Le gros problème, c’est l’absence totale de confiance entre les forces de sécurité et la population locale. Un problème qui remonte à la guerre de sécession de 1963, où des factions voulaient rallier la Somalie. Hassan Ismail se met à table avec les forces de sécurité. «Ce fut très difficile au départ», admet-il. Mais les choses avancent.

Sanctions inefficaces

Arrivé à Genève mercredi, Hassan Ismail fait d’emblée de l’humour: «J’ai reçu un visa de la Suisse jusqu’à vendredi seulement. Ont-ils peur que je sois un réfugié?» ironise-t-il. Dans son refus du manichéisme, il émet quelques suggestions aux Occidentaux, notamment après les déclarations belliqueuses du président Donald Trump à l’ONU laissant entendre qu’il pourrait détruire totalement la Corée du Nord.

«Si j’étais l’Europe ou les Etats-Unis, j’arrêterais de livrer des armes à l’Afrique et au Moyen-Orient. Car pour toute livraison d’armes, ils recevront autant de réfugiés. Et je ne refuserais jamais le dialogue.» Quant à la pratique des sanctions, elles ne «sont pas une méthode efficace pour restaurer la paix. Elles ne touchent que les populations, non les dirigeants.»

Dossier
Les faiseurs de paix

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