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Iris Van Herpen.

Mode

La haute couture à la conquête du monde

Pendant des années, des maisons n’ont cessé de disparaître du calendrier des défilés haute couture à Paris. Or cette saison, celui-ci s’est rempli de nouveaux noms venus du Japon, de Chine, de Syrie, du Liban, d’Italie, de Russie, de Grande-Bretagne…

Francesco Scognamiglio, Lan Yu, Yuima Nakazato, Guo Pei, Ralph & Russo, J. Mendel, le collectif VETEMENTS: tous ces nouveaux créateurs venus du monde entier ont transformé les calendriers «On» et «Off» de la couture en un bottin mondain international. Pendant plusieurs années, on s’est demandé si la haute couture avait un avenir hors des grands groupes: les maisons disparaissaient les unes après les autres, réduisant la semaine de la couture à trois petits jours.

Cette saison, le mouvement s’inverse. «On assiste à une mondialisation de la couture et des savoir-faire, explique Pascal Morand, président exécutif de la Fédération française de la couture. On peut l’expliquer notamment par la révolution numérique que nous vivons. Les images des défilés sont vues partout en temps quasi réel. La haute couture est porteuse d’émotions, de sensorialité. Elle crée des vocations dans le monde entier, chacun développant son propre savoir-faire. On assiste à un regain d’intérêt très important et le mouvement va s’amplifier. La haute couture est un symbole absolu. Au XXIe siècle, elle est de plus en plus forte, de plus en plus inspirante. Elle est en train de redevenir l’un des moteurs primordiaux de la mode.»

Onirisme fou

Que des couturiers étrangers défilent à Paris, ce n’est pas nouveau: les Libanais Elie Saab ou Zuhair Murad, les maisons italiennes Atelier Versace, Armani Privé ou Valentino, les Néerlandais Viktor & Rolf sont des abonnés de longue date de la semaine parisienne et donnent à la couture un accent particulier. Elie Saab emporte dans ses malles ses tenues de princesses des Mille et Une Nuits, Donatella Versace ses robes hyperglams, baroques et sexy, Giorgio Armani sa couture classique comme le Panthéon, Valentino son romantisme à l’italienne, et Viktor & Rolf, ces deux artistes qui ont fait de la mode leur médium, présentent à chaque fois des collections telles des performances. Cette saison, ils ont déconstruit leurs collections précédentes et en ont utilisé les tissus pour en créer une nouvelle d’un onirisme fou. Un geste culturel pour une haute couture consciente.

Mais peu à peu, de manière diffuse, se sont ajoutés des noms de créateurs venus des Pays-Bas avec Iris van Herpen et ses robes expérimentales en 3D dont les défilés sont attendus comme des installations artistiques. Cette saison, elle offrait une collection inspirée de l’art cinétique qui tentait de rendre visible l’invisible, soit les ondes sonores des bols tibétains. Les créateurs viennent aussi de Russie: Ulyana Sergeenko défile à Paris depuis 2012 et explore des pans de culture de son pays dans chacune de ses collections. Cette saison, ce sont des personnalités avant-gardistes russes des années 1960 qu’elle a mis à l’honneur sur le podium.

L’Asie en force

Plus récemment, on a vu débarquer la Chine, une Chine qui crée et ne se contente plus de copier, avec Guo Pei et ses robes de broderies ou Lan Yu qui a présenté une collection inspirée d’une visite chez la plus grande artiste chinoise de papier découpé – Madame Gao. Cette délicatesse-là se retrouvait sur un blouson «millefeuille» ou sur une envolée de papillons rouges. Cette saison, le Japon a fait son entrée avec Yuima Nakazato et l’Italie a encore renforcé sa présence avec l’arrivée de Francesco Scognamiglio. Ce dernier vient de la couture: en 2000, il faisait son apparition à Alta Roma, la semaine de la haute couture romaine. Il était légitime qu’il y revienne, reconnaissable à son style baroque, agrémenté de dentelles et broderies. Ce qui est intéressant, avec ce tour du monde de la couture, c’est que chaque créateur est porteur de sa propre culture, qu’il distille dans ses collections.

Mais ne défile pas à Paris qui veut. Pour avoir ce privilège, il faut être un membre de la Chambre syndicale de la haute couture ou bien y avoir été convié. La haute couture est une appellation juridiquement protégée par un décret de 1945 qui définit les critères stricts auxquels les maisons de couture doivent répondre. Depuis que la haute couture existe, inventée paradoxalement par un Anglais – Charles Frederick Worth – à la fin du XIXe siècle, elle est synonyme de Paris. Elle a bien failli être délocalisée à Berlin en 1940, tandis que Hitler souhaitait détrôner la capitale française. Le plan échoua grâce à la ténacité du couturier Lucien Lelong, alors président de la Chambre syndicale.

La haute couture est une exception culturelle française et Paris en restera la capitale, comme le relève Alexis Mabille. «Nous avons la chance d’avoir tous les fournisseurs les plus incroyables à Paris: des ateliers, des fabricants de tissus. Et puis il y a ici une énergie particulière, très festive, qui attire beaucoup de maisons – des joailliers ou des parfumeurs qui viennent présenter désormais leurs créations pendant la semaine de la couture. C’est un peu comme une grande fête qui durerait plusieurs jours. Je pense que ce qui attire le plus les étrangers, c’est le mélange de choses, que l’on ne peut pas trouver ailleurs. Cette espèce de happening dans la ville.»

Et s’il devait définir l’esprit de la haute couture française? «C’est difficile. Pour moi, c’est le savoir-faire, l’artisanat. On peut transmettre tellement de sensations à travers un vêtement réalisé entièrement à la main! Quand on passe 2000 heures sur une robe, c’est un peu une folie, mais à la fin, elle est emplie des émotions des couturières qui l’ont faite.»

Le défilé des petites mains

Ces émotions-là étaient palpables juste avant le défilé Chanel: les ateliers «flou» et «tailleur» avaient été «déplacés» sous la coupole du Grand Palais. Non pas à l’identique, car la configuration des lieux ne le permettrait pas, mais chaque poste de travail, chaque épingle, chaque machine à coudre, chaque mannequin Stockman avait été transposé dans cette reconstitution d’ateliers organisés en cercle. On en retrouvait l’esprit et ces petits détails qui font la vie des ateliers – paquets de bonbons ici ou objets fétiches là.

Juste avant que le défilé commence, les petites mains (le chiffre de 200 a été évoqué) se sont installées à leur table de travail et ont commencé à coudre, couper, monter les toiles, faire les essayages sur les mannequins cabine. Elles ont travaillé comme si le public n’avait pas les yeux rivés sur elles. «Certaines clientes sont allées saluer leur première d’atelier, qui était très émue», confie Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel à l’issue du show. «C’était extrêmement émouvant, souligne Lisa-Kaindé Diaz, l’une des chanteuses du duo Ibeyi. Cela rendait la couture plus humaine de voir toutes ces couturières, cet envers du décor.»

Et c’est une couture 100% Chanel que Karl Lagerfeld a dessinée, avec des tissus qui semblaient être du tweed alors qu’il s’agissait d’une broderie née sur un métier à tisser. Les brodeurs des Ateliers d’art avaient fait pousser des jardins merveilleux sur les vestes et les manteaux, les plumassiers avaient redessiné l’arche des épaules, dévoilant comme une aura de plumes sur les robes et manteaux du soir.

Jamais autant que cette saison – était-ce dû à cette déferlante de créateurs étrangers? – on discernait le soin que chaque couturier français avait pris d’explorer sa propre identité, à puiser dans ses racines et démontrer son savoir-faire. Chacun se laissant séduire à sa façon par l’attrait de la tradition. Alexandre Vauthier, qui a forgé sa réputation grâce à une couture sexy et moderne, débarrassée de tout superflu, s’essayait pour la première fois à de grands volumes inattendus, tandis que Julien Fournié offrait l’une de ses plus belles collections, délestée de toute référence au costume historique, exprimant son savoir-faire couture de la manière la plus pure.

Passage de témoin

Chez Dior, qui montrait l’ultime collection des deux Suisses Serge Ruffieux et Laura Meier à la tête des ateliers depuis le départ de Raf Simons, ce fut un concerto de noir et blanc, avec des touches d’or en broderies délicates, des formes historiques épurées et un tailleur bar allongé et fluidifié. Une collection comme une page blanche. Une manière de remettre les compteurs de la marque à zéro avant de remettre les clés de la maison à Maria Grazia Chiuri, qui vient de quitter Valentino pour reprendre officiellement la tête de la création de Dior. Une femme dans les ateliers Dior, c’est une première!

La haute couture se porte bien et l’on découvre que sa clientèle n’a jamais cessé de rajeunir. «Ma plus jeune cliente a 4 ans», confie Alexis Mabille. Deux couturiers ont fait défiler des enfants sur le podium: Elie Saab, qui avait assorti les robes des petites filles à celles de leur «mère» de défilé, et Franck Sorbier. «C’est un nouveau chapitre qui s’ouvre pour nous, confie Isabelle Tartière, la présidente de la maison Franck Sorbier qui va désormais créer des collections pour les petites filles. Nous espérons qu’elle plaira.» Et à voir les sourires sur les visages des invités habitués à plus de retenue, on peut gager que oui, cela plaira.

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