A la haute école de la liberté

La Suissesse Claudia Feh élève, dans les Cévennes françaises, les fameux chevaux Przewalski pour les réintroduire dans leur patrie naturelle, la Mongolie. Nés dans les zoos, ces animaux ont dû réapprendre les règles de la vie sauvage. L'aventure de l'éthologiste zurichoise a été couronnée mardi par le Prix Rolex de l'esprit d'entreprise. Reportage

«Ils ne sont pas là!» Claudia Feh scrute l'horizon, jumelles autour du cou, cheveux gris au vent. Elle est comme minérale, sculptée par l'attente. Soudain, un caillou d'un beige plus rosé que les autres s'anime, un cheval de Przewalski! Il semble descendu des parois des grottes de Lascaux. L'œil, maintenant habitué au paysage de calcaire du Causse Méjean, découvre d'autres individus. Une famille, probablement.

L'instant est infiniment émouvant car ce cheval-là a côtoyé l'homme des cavernes, le rhinocéros laineux, le mammouth et bien d'autres espèces aujourd'hui disparues. Et surtout c'est un indomptable. Jamais au cours de sa longue histoire il n'a accepté le poids de l'homme sur son échine. Il a failli disparaître, et depuis les années 70, on ne pouvait plus l'observer que dans les zoos. Une douzaine d'individus viennent pourtant de retrouver les steppes de Mongolie. Le fruit d'un long travail de réintroduction mené à Villaret par la Suissesse Claudia Feh depuis le début des années 90. Un tour de force récompensé hier à Paris par le Prix Rolex de l'esprit d'entreprise. Cette distinction couronne tous les deux ans cinq projets dans les domaines des sciences, de l'environnement ou du patrimoine.

«Il a fallu trois générations pour que les chevaux retrouvent un comportement social normal», explique l'éthologiste, spécialiste mondiale des chevaux. Tout en parlant, Claudia Feh observe un étalon qui couche les oreilles et tourne la tête vers un photographe. «Il voit l'objectif comme un œil qui le fixe, c'est un signe d'agression. Ecartez-vous, sinon il va charger!» dit-elle sans hausser le ton. Les quelques visiteurs qui suivent le troupeau se font plus attentifs. Car les chevaux sont chez eux sur les 400 hectares de ce causse aride des Cévennes. Depuis dix ans, ils évoluent sans intervention humaine, une expérience totalement inédite.

Les premiers individus ont été fournis par différents zoos européens. Ils ne connaissaient pas la vie en liberté et encore moins les règles de la vie en groupe. «Les étalons issus des zoos pouvaient tuer les poulains nouveau-nés, explique Claudia Feh. Ces infanticides ont complètement disparu à la seconde génération. Et l'étalon joue maintenant son rôle qui est de veiller que la mère ne soit pas dérangée pendant la mise bas, car le reste du troupeau est très excité dans ces circonstances. Les combats obéissent désormais à des rituels et sont ainsi beaucoup moins dangereux.»

Autre progrès, les jeunes juments ont appris à quitter leur mère, ce que se refusaient de faire les premières-nées du troupeau. «Normalement à la puberté, soit à

2 ans, les femelles s'en vont. Cela se passe par étapes, elles s'éloignent un peu, font des allers-retour pour rester finalement dans leur nouvelle famille. Si elles ne prennent pas la décision d'elle-même, leur père les fiche dehors. Cela évite les problèmes de consanguinité, bien qu'un étalon ne saillisse jamais les jeunes juments de son propre groupe, même si elles sont en chaleur. Parfois aussi elles se font enlever.» Ont-elles le choix de quitter leur ravisseur s'il ne leur plaît pas? «Bien sûr, certaines juments reviennent dans leur famille d'origine en utilisant la même technique, celle de l'éloignement progressif. Et le cheval éconduit l'accepte.»

Ces réflexions n'ont rien d'anthropomorphique, elles sont le fruit d'heures passées sur le terrain à suivre le troupeau. Plus loin, Claudia Feh désigne une famille composée de juments, de leurs poulains et d'un étalon dominant. «Regardez, les juments s'arrêtent. Ce sont elles qui choisissent le lieu propice pour se reposer, manger ou boire.»

Un comportement social adéquat est un gage de survie, et c'est la raison pour laquelle Claudia Feh a fait preuve d'une si longue patience. «J'ai vu les mâles d'un troupeau d'Hémiones, ces ânes sauvages d'Asie, se regrouper pour attaquer les loups. Or il y a des loups en Mongolie. Cela montre l'intérêt de réintroduire un groupe bien constitué, capable de faire front en cas de danger.»

Depuis la mi-septembre, et après un voyage longuement préparé, des chevaux de Przewalski galopent de nouveau sur leur terre d'origine. Un groupe de 12 individus du troupeau de Villaret, qui en compte 55, a été relâché dans le Khomiin Tal à l'ouest de la Mongolie. Une étendue de 150 km2 a été clôturée à leur intention. «C'est une espèce d'île naturelle, délimitée par un lac d'un côté et une dune de sable de l'autre, explique l'éthologiste. Il faut éviter l'hybridation avec les chevaux domestiques.» A terme, soit dans une vingtaine d'années, le site devrait s'étendre sur 2500 km2.

Les familles nomades de la région sont associées à la démarche car elles doivent accepter de ne pas laisser pâturer leurs chevaux en liberté dans la zone de réintroduction.

«J'ai contacté les vieux qui connaissent tout des droits de pâturages et, très lentement d'abord, nous avons réussi à associer la population au plan de pâturage de la région. Nous avons également mis sur pied un système de microcrédit pour que les nomades ne soient pas trop dépendants de l'élevage. Ils peuvent ainsi se lancer dans des projets comme l'exploitation des salines ou l'artisanat. Heureusement, pour eux, le cheval de Przewalski est resté un symbole. Ils collaborent donc volontiers à sa réintroduction et nous échangeons nos savoirs.»

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