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La vue depuis l'éco-refuge autogéré Montailloux de Bise à Etrangenaz, près de Corbonod.
© Catherine Frammery

Lâcher-prises (6/7)

Dans le Haut-Rhône, loin de mon téléphone

Vivre éloignée de son smartphone, est-ce possible? souhaitable? Et faut-il encourager les autres humains à essayer?

Il faudrait me payer pour faire ceci ou cela, dit souvent ma mère – aller voir un film en 3D, manger des grillons. Eh bien moi aussi, il faudrait me payer pour abandonner mon smartphone. Mes photos, mes rendez-vous, mes nouvelles, mes courriels, mes proches, ma musique, mon GPS, ma santé, mes comptes, mes voyages. Mon doudou. Je lui consacre plusieurs heures par jour. C’est ma ligne de vie, mon encyclopédie, ma mémoire qui flanche un peu moins. Bien sûr, j’ai un abonnement 4G illimité. Mais cette semaine, je suis chargée de me déconnecter. Perspective plutôt terrifiante, mais sans échappatoire. Le travail, c’est sacré, dit aussi ma mère.

L’Office du tourisme suisse nous l’a confirmé: débrancher en Suisse romande relève surtout du volontariat, le réseau est presque partout, et l’on trouve très peu d’établissements proposant de véritables expériences de désintoxication digitale avec yoga, massages, cures de magnésium et coaching collectif pour s’encourager et tenir le coup. La France a inscrit le droit à la déconnexion numérique dans une loi. Alors direction le Haut-Rhône, à 50 minutes au sud-ouest de Genève, dans un endroit retiré du monde, pour diminuer les tentations.

L’éco-refuge Montailloux de Bise, dans la commune d’Etranginaz: sur AirBnB, les seuls toponymes font rêver. Une ancienne grange d’alpage soigneusement retapée depuis vingt ans sans eau courante, sans électricité, mais avec toilettes sèches et chemin de cailloux périlleux pour y arriver: l’endroit semblait idéal pour abandonner ma laisse numérique. Quand on est occupé à chercher sa lampe frontale pour monter pieds nus une échelle de meunier, on devrait physiquement avoir moins le temps et l’envie d’aller traîner sur Twitter. A peine arrivée, j’éteins donc tout – et c’est si simple. Rien ne se passe! Je regrette de ne pas pouvoir photographier l’événement. Car bien sûr, je n’ai plus d’appareil photo.

Le site est très beau. Bordé de forêts, le Rhône vert turquoise paresse à quelques centaines de mètres devant le chalet avec, très loin derrière, le Mont-Blanc en majesté. Mère nature, cette merveilleuse artiste. Calme profond et douche solaire en plein air. Douceur instantanée de changer de rythme, de regoûter l’herbe tiède sous les pieds, d’être parfaitement égoïste. Sur le balcon j’ouvre mon gros livre, je prépare du thé – le refuge a le gaz, tout de même.

Pendant quelques heures, c’est le paradis, celui dont on rêve tous les week-ends. Un paradis fait de silence et d’une seule activité à la fois, un luxe inouï. Lecture, marche, contemplation. Quand la nuit tombe, les bruits de la forêt montent, on devine quelques rongeurs non loin qui font crisser l’herbe. Les pierres du chalet ont chauffé dans la journée, il fait douillet à l’intérieur: misère de notre course à la montre urbaine, qui nous fait oublier le bonheur d’être en vie.

Vie augmentée

Il reste que j’aime connaître mon environnement. Aiguille verte, pointe percée, est-ce bien vous? Et vous, plantes légères, arbustes parfumés, quel est votre nom? Doucement, mes applications commencent à me manquer. L’éclipse de lune, c’est bien ce soir? Ce plafonnier solaire, combien de temps peut-il tenir? Et ce coin feu de camp à faire rêver tous les anciens lecteurs de Davy Crockett, comment faudrait-il procéder pour réussir à l’allumer?

Bien sûr, j’aimerais avoir de bonnes nouvelles de mes proches. Mais bizarrement, je me rends compte que c’est ma réalité augmentée qui me manque le plus. Je voudrais savoir quand a été réalisé le film tiré de mon livre, où coule le Rhône après ce barrage, ce qui s’est passé près du chalet qui a provoqué ces éboulis. Un flot de questions sans réponses.


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On a perdu l’habitude de patienter, pourtant je dois attendre. Alors j’attends. Et je m’endors. Au réveil, il est midi. La forêt, le Mont-Blanc, le Rhône, rien n’a bougé. Et je réalise que ces questions sont de peu d’importance, qu’elles aussi peuvent attendre, et volent tant de temps au temps qui passe. L’éparpillement est la véritable menace. Le smartphone n’en est que sa forme physique.

Lâcher prise, lâcher la prise, lâcher l’emprise: un week-end en pleine nature ne suffit bien sûr pas. Mais il est étonnant de constater combien passer quelques heures centrées sur une seule activité ici et maintenant redonne du souffle et de la vision. Bonne nouvelle: la prochaine fois, j’emmène ma famille.


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