C'était la party zurichoise dans laquelle il fallait être, et être vu, «avec un mix intéressant de très jeunes gens et de personnes âgées», selon un participant. Plus de 600 personnes se sont pressées samedi 24 mars dans la halle Freitag pour fêter les 50 ans d'une star discrète, pourtant omniprésente: le caractère typographique Helvetica. L'événement accompagnait la première européenne d'un film documentaire américain dédié à ce caractère que l'on voit partout sans s'en rendre compte, tant il imprègne notre culture visuelle. Ce soir-là, la vedette a aussi eu droit à un gâteau géant et à un colloque.

Ce n'est pas tout. Demain s'ouvre dans le Kheops du design mondial, le MoMA de New York, une exposition dédiée au «plus ubiquiste des caractères typographiques». Pour bien souligner l'importance que tient l'Helvetica dans nos vies quotidiennes, en 1957 comme en 2007, le MoMA a pour la première fois intégré un caractère typographique à ses collections. En l'occurrence un tiroir de 12 kilos rempli de lettres en plomb, toutes des Helvetica gras 36 points.

«J'ai trouvé ce tiroir dans la cave d'un de mes amis. Je le lui ai échangé contre quelques bonnes bouteilles de vin», s'amuse l'éditeur alémanique Lars Müller. Egalement graphiste, celui-ci mesure chaque jour le succès de l'Helvetica: il a écrit et édité en 2002 un livre dédié à la lettre qui en est aujourd'hui à sa 6e édition. Il a eu l'idée de faire don de son tiroir plombé au MoMA, «parce que c'est la plus prestigieuse collection de design. Mais aussi parce que cela m'amuse de léguer à cette institution américaine une expression parfaite de la Suisse, à la fois anonyme mais partout présente, discrète mais influente, si normale mais soucieuse de qualité. Un peu comme une banque!» Lars Müller est aussi à l'origine de la première à Zurich du documentaire de Gary Hustwit, tourné en extérieur dans des villes du monde entier, et qui interroge nombre de spécialistes. Le film devrait être montré en Suisse romande à la fin du printemps.

Le tableau de chasse de la lettre est impressionnant. L'Helvetica est utilisée par les CFF et Nestlé, mais aussi par la compagnie danoise des chemins de fer, Lufthansa, American Airlines, Evian, Comme des Garçons, le métro de New York ou les Nations unies. Certains, comme la Migros qui l'a utilisé pendant plusieurs décennies avant de l'abandonner récemment, estiment que le caractère est passé de mode. D'autres pensent au contraire qu'il n'y a pas plus contemporain comme signe d'époque. American Apparel, qui table beaucoup sur le côté éthique de ses habits, a trouvé dans l'Helvetica l'incarnation de sa philosophie, ou plutôt de son marketing à base de rigueur, simplicité et efficacité.

Autant de vertus qui ont assuré la renommée du caractère dès sa première présentation publique, à l'exposition Graphic 57 de Lausanne. Comme le rappelle l'expert et professeur Roger Chatelain (il est un des auteurs du Guide du typographe romand et d'ouvrages spécialisés*), l'Helvetica a été édité par la Fonderie de caractères Haas, à Münchenstein près de Bâle.

Dessiné par un graphiste zurichois, Max Miedinger, ce caractère rigoriste, linéaire, sans empattement a été vite adopté par les animateurs de la revue Neue Graphik à Zurich. Cette publication a beaucoup œuvré à l'époque pour l'essaimage international du style graphique suisse. L'Helvetica a dès lors bénéficié de l'influence de cette esthétique rationaliste et ascétique, mais aussi énergique et optimiste. Dans les années 60, les grandes agences américaines de publicité ne juraient que par ce caractère pour diffuser loin à la ronde un message moderne et dynamique.

Ses détracteurs lui reprochent son côté lourd et statique, mais aussi sa trop grande visibilité dans l'espace public, ce qui a pour effet de le banaliser.

Beaucoup copié, l'Helvetica a reçu un élan supplémentaire lorsqu'il a été choisi par Apple pour être un des caractères des premiers ordinateurs Mac. Le succès de ce choix, remarque Lars Müller, a contraint Microsoft à répliquer avec une imitation de l'Helvetica, l'Arial («une mauvaise copie» pour l'éditeur alémanique). Selon le commissaire de l'exposition du MoMA, Christian Larsen, l'Helvetica délivre toujours son message aussi rapidement, avec efficacité, sans s'imposer lui-même: «Il reste tranchant et propre, pourtant humain avec ses touches douces et rondes.»

Ce soldat de plomb si efficace, et ses coreligionnaires comme l'Univers d'Adrian Frutiger, sont-ils pour autant bien armés pour traverser le siècle? Beaucoup de spécialistes, comme le Jurassien Roger Chatelain, soulignent la longévité exceptionnelle de lettres comme le Garamond français, créé au XVIe siècle, ou le Bodoni italien, qui date du XVIIIesiècle. «L'informatique ouvre des possibilités typographiques infinies, ce qui ravit les créateurs, ajoute Lars Müller. Mais les vrais architectes de l'information et de la communication auront toujours besoin de caractères aussi fonctionnels, aussi fantastiquement normaux que l'Helvetica.»

*Dernier ouvrage paru: «Pages épreuvées et corrigées», Editions Ouverture au Mont-sur-Lausanne.