Que se passe-t-il en Ukraine, maman? Sommes-nous en danger en Suisse? Dis papa, pourquoi des gens meurent? Les interrogations des enfants peuvent fuser depuis l’invasion russe en Ukraine. Face aux informations qui tombent en continu, l’angoisse n’épargne pas les petits. C’est aux parents que revient alors la délicate et lourde tâche d’expliquer ces évènements heurtant la sensibilité de toutes et tous.

Mais comment procéder? Comment ne pas choquer ses enfants? Est-il possible de parler d’une guerre sans engendrer des traumatismes chez les plus jeunes? Nous avons interpellé Henry Massie, membre de l’Académie américaine de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Celui qui a aussi été professeur agrégé de psychiatrie clinique à la faculté de médecine de l’Université de Californie, à San Francisco, est l’auteur d’un article sur les syndromes psychiatriques des enfants réfugiés de guerre. Sa mère, exilée lors de la Seconde Guerre mondiale, a également influencé son analyse; il a dû lui-même digérer les atrocités d’un conflit armé étant petit, lorsqu’elle lui a partagé son expérience.

Le Temps: Faut-il préserver les enfants des informations en évitant le sujet ou au contraire en parler?

Henry Massie: Il est important de discuter avec les enfants, notamment lorsqu’ils le demandent, ou évoquent par eux-mêmes les combats. Vous pouvez, par exemple, en parler à table en restant brefs et surtout très calmes pour les rassurer. Ainsi, si vous entendez qu’une information sortant de la bouche des enfants est fausse, vous pourrez corriger le malentendu. Par contre, l’exposition aux images effrayantes doit être contrôlée. La télévision ne doit surtout pas être allumée en continu.

Comment peut-on leur vulgariser la cause de cette guerre? Quels détails faut-il donner?

Adapter son discours à l’âge de l’enfant est très simple: il suffit d’utiliser son langage. Puis, les parents peuvent complexifier progressivement les termes employés. Par exemple, ils peuvent d’abord expliquer ce qu’est «une brute». Ensuite, le conflit peut être résumé par le fait que parfois, les brutes ont trop de pouvoir et décident que leur pays va en attaquer un autre. Les précisions ne sont pas nécessaires pour les petits enfants, sauf s’ils demandent des détails. Dans ce cas, il est bon de répondre jusqu’à ce que l’enfant s’ennuie.

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A partir de quel âge un enfant se rend-il compte de la réalité d’une telle violence?

Les enfants de 4 à 11 ans ne comprendront pas la gravité de la situation. A moins qu’ils n’aient déjà fait l’expérience de la violence, à travers un accident de voiture ou en assistant à des bagarres à la maison ou à l’extérieur, par exemple. A partir de 12 ans, les enfants sont capables de comprendre la gravité, mais beaucoup – voire la plupart – d’entre eux essaieront d’éviter le sujet. Ce déni provient d’une envie de magnifier le monde qui les entoure. A 15 ans, les jeunes cherchent à savoir ce qui se passe et l’idéalisation de leur pays disparaît. À l’adolescence, ils passent d’une réflexion sur le monde qui se base sur leur expérience personnelle à une réflexion plus abstraite sur ses problèmes.

Comment peut-on parler des potentielles répercussions en Suisse de cette guerre?

La Suisse est un pays très sûr. Je le ferais savoir aux enfants. Je partagerais aussi le fait que le pays entier fera ce qu’il peut pour aider les Ukrainiens en détresse (par le biais de la Croix-Rouge par exemple). De cette manière, vous dites à un enfant que les Suisses ne sont pas démunis. Le sentiment et l’idée d’impuissance sont autodestructeurs, mauvais et douloureux.

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Qu’est-ce qui permet de rassurer un enfant qui a peur et qui se sent impuissant?

Vous pouvez lui dire ce que vous mettez en place pour assurer sa sécurité. Le faire passer à l’action peut également l’aider. Par exemple, les enfants à partir de 8 ans peuvent participer aux collectes publiques pour les réfugiés de la Croix Rouge. Enfin, la routine calme et rassure les jeunes. Concernant l’actualité des bombardements, des destructions, des blessures et des décès, je recommande de protéger les moins de 13 ans de ces nouvelles. En effet, la plupart des enfants de cette tranche d’âge n’ont pas le cadre de référence cognitif leur permettant de comprendre ces informations.

Les images et les sons de la guerre peuvent choquer les enfants. La seule solution est-elle de les couper de tout contact avec les réseaux ou les médias?

Je ne recommande pas de couper les enfants de tous les médias audiovisuels, mais de limiter l’exposition. Si les adultes bloquent tous les canaux de communication, les enfants penseront qu’ils cachent quelque chose. Or un enfant essaiera naturellement de découvrir ce qui est dissimulé. Il construira alors des fantasmes sur ce qu’il pense être secret. Et malheureusement, ces derniers peuvent être aussi mauvais, voire pires, que la réalité.

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