Portrait

Hines Mabika, la mémoire du Dr Albert Schweitzer

L’historien de la médecine publie la biographie du Suisse Walter Munz, qui a succédé au grand Albert Schweitzer à la tête de l'hôpital de Lambaréné, au Gabon

Sur les coups de midi, après un repas frugal, il aime à descendre le chemin du Calvaire, face au CHUV de Lausanne. «Son» banc l’attend. Instant de solitude, de plénitude aussi, loin du bruit et de la frénésie. Des passants passent, qu’il salue. On ne se refait pas. A Moukoro, le village gabonais où il a grandi, celui ou celle qui vient est salué.

Hines Mabika fait sienne une pensée d’Albert Schweitzer: «Ce qui vit mérite le respect, tout aussi bien l’humain que les animaux ou les plantes.» Il est historien de la médecine, chercheur au Département de la formation et de la recherche au CHUV ainsi qu’à l’Institut d’histoire de la médecine de Berne. Il est passionné par les relations entre la Suisse et l’Afrique, la colonisation et le néocolonialisme français.

Il vient de publier Walter Munz – Dans la suite d’Albert Schweitzer à Lambaréné (Ed. Favre). Biographie d’un Suisse né en 1933, collectionneur de papillons chez lui en Thurgovie, qui deviendra un médecin humaniste et, à l’âge de 32 ans, le bras droit puis le successeur d’Albert Schweitzer dans son hôpital de Lambaréné, au Gabon. Ouvrage extrêmement documenté détaillant l’engagement de Walter Munz, qui coule aujourd’hui des jours tranquilles à Saint-Gall.

Pourquoi cet intérêt pour cet homme peu connu en Suisse? Retour au Gabon, dans le sud-est du pays précisément. Hines Mabika n’a que 6 ans lorsque sa mère décède suite à un accouchement difficile. Sa grand-mère l’élève. Il est choyé, «couvé comme un poussin». Il se souvient: «Lorsque j’avais fait une bêtise, sa correction consistait à poser la paume de sa main gauche sur une de mes cuisses puis de se servir de sa main droite pour donner une claque sur le dos de sa main gauche.»

Cap sur le Transvaal

Un jour, la chère grand-mère cède à la demande du père de Hines, un notable de Libreville (il est préfet), qui souhaite avoir son fils à ses côtés. Hines qui a 17 ans fait connaissance de ses demi-frères et demi-sœurs, découvre la grande ville et veut entrer à l’université. Il a un rêve: devenir secrétaire général des Nations unies. Il étudie les relations internationales puis l’histoire de la médecine. Cursus poursuivi à Aix-en-Provence dès 2002, qu’il complète avec des cours en santé publique à la fois à Aix et à Genève. En 2007, il passe sept mois à l’OMS puis achève en 2008 sa thèse en doctorat d’histoire de la médecine.

Lors d’une conférence qu’il donne à la Casa Velazquez de Madrid sur les savoirs médicaux coloniaux, une dame l’invite à entrer en contact avec le professeur Patrick Harries, de l’Université de Bâle. «Il travaille sur l’histoire des hôpitaux missionnaires construits par le canton de Vaud au Transvaal en Afrique du Sud, il sera content de vous compter dans son équipe», lui dit-elle. Entretien le 25 septembre 2008, contrat de travail le 1er octobre. Hines ne parle ni l’anglais ni l’allemand, encore moins le suisse-allemand.

Cap sur Schweitzer

«J’avais du pain sur la planche, mais, pour un affamé de connaissances comme moi, aucun pain n’est trop dur, aucune planche n’est trop basse.» Il apprend les langues, les traditions et l’histoire du pays qui l’accueille. Ses aînés, ses mentors à Bâle puis à Berne deviennent ses grands frères. La médecine humanitaire le captive. «Elle n’a rien à voir avec la médecine qui arrive par la mer, avance jusqu’au centre du territoire et ne soigne que ceux qui servent les intérêts des investisseurs», résume-t-il.

En 2013, Hines Mabika travaille sur un projet de recherche sur la figure emblématique qu’est Albert Schweitzer, engagé auprès des populations locales victimes du paludisme, de la lèpre, de la maladie du sommeil, de la gale, etc. «Il est arrivé en Afrique en 1913, il me semblait judicieux de proposer une recherche cent ans plus tard. Une de mes interrogations était: comment Schweitzer a pu soigner et en même temps établir un réseau depuis un village africain pour pouvoir suivre les progrès de la science», explique Hines.

A l’ombre des okoumés

Le Fonds national de la recherche scientifique le finance à hauteur de 400 000 francs. «En apprenant que mon projet avait été classé parmi les prioritaires, ma pensée est allée vers les bâtisseurs de Lambaréné dont l’œuvre à l’ombre des okoumés et au bord de l’Ogooué serait étudiée», confie Hines. Il voyage aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et bien sûr en Afrique.

Dans la continuité, il retrace la vie de Walter Munz auprès d’Albert Schweitzer dans l’Hôpital de Lambaréné, «l’un des symboles de la philanthropie occidentale en Afrique.» Mabika et Munz se sont rencontrés à Bâle le 24 mars 2013, en présence de la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, à l’occasion de la célébration du 100e anniversaire de la création de l’Hôpital de Lambaréné. Hines a tenu à rendre hommage à ce Suisse humble et discret qui, à la mort d’Albert Schweitzer le 4 septembre 1965, a repris le flambeau et a perpétué l’esprit de Lambaréné.

Il dit: «Cet esprit, Walter Munz l’a appliqué plus tard en ayant en quelque sorte son Lambaréné en Suisse, dans un centre d’accueil de toxicomanes et des malades du sida à Zurich où il fut directeur médical de 1991 à 1998.»


Profil

1975 Naissance au Gabon.

2001 Master en histoire de l’Université du Gabon.

2008 Docteur en histoire de la médecine.

2012 Travail de recherche sur l’œuvre d’Albert Schweitzer jusqu’en 2017.

2019 Publie une biographie de Walter Munz.

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