Immondes ou malsaines, piqueuses ou lécheuses, poilues ou translucides, toujours pondeuses, les mouches sont partout. Quand elles ne s'attaquent pas directement à l'homme, elles s'en prennent à son bétail ou se repaissent de ses cultures. Leur passage est toujours suivi d'un beau gâchis: maladies, famines, pourriture, morts. Des millions de morts chaque année, souligne Martin Monestier dans Les Mouches, le pire ennemi de l'homme, un ouvrage, qui vient de sortir de presse, entièrement dédié aux frasques des diptères. Une anthologie dans laquelle ni l'homme ni la mouche, les deux protagonistes d'une guerre immémoriale, ne sortent grandis.

La mouche est en effet présentée comme un animal né pour enquiquiner l'homme et équipé pour résister à toute tentative qui vise à l'éradiquer. Pour démontrer le pouvoir maléfique de l'insecte, l'auteur n'a pas hésité à compiler les pires exploits effectués, il faut le dire, par les 80 000 espèces de mouches recensées sur la planète. Quant à l'homme, il reste une fabrique d'immondices de toutes sortes, élevant sans le vouloir son ennemi par cette incurie. Lorsqu'il se pique de vouloir gérer son environnement, en général en appauvrissant la biodiversité, il ouvre de nouveaux terrains de conquêtes à son ennemi. Qui de l'homme ou de la mouche gagnera la guerre? Martin Monestier n'a guère d'hésitation: la mouche. On sent sous sa plume la présence d'un ennemi supérieur, non seulement en nombre, mais aussi en stratégie et en logistique. Lorsqu'il décrit en détail le champ de bataille où grouillent les asticots – que ce soit une plaie humaine, un étron de cheval ou la pulpe d'un fruit – le dégoût se mêle à la fascination. Chapitres choisis d'un livre qui fait le tour de la mouchologie.

Un danger mathématique

Chez les mouches, les mâles naissent pour copuler, les femelles pour pondre. Des pontes qui varient de 100 à 5000 œufs, selon les espèces. De plus, en une seule saison, entre le printemps et l'automne, de cinq à douze générations peuvent voir le jour. Un exemple, pris chez une mouche bien connue, Musca domestica, pourtant moyennement prolifique puisqu'elle ne pond qu'environ 150 œufs à la fois: en six mois, un couple de mouches pourrait se trouver à la tête d'une dynastie comprenant quelque 162 milliards d'individus, considérant que la femelle effectue six pontes dans la saison et que, durant ce laps de temps, sept générations de mouches se succèdent. A la limite de l'absurde puisqu'ils ne tiennent pas compte de la mortalité des œufs et des larves (près de 98% échouent dans le gosier d'un prédateur ou ne supportent pas le climat), ces calculs permettent toutefois de mieux comprendre les invasions passagères enregistrées ici ou là. Il suffit que le climat soit favorable – les mouches n'aiment ni les fortes chaleurs ni le froid – et que la pression des prédateurs naturels (crapauds, poissons, oiseaux, araignées…) diminue suite à un déséquilibre écologique pour que l'invasion prenne des allures dantesques.

Des noms suggestifs

Les entomologistes ont souvent baptisé les espèces de mouches selon leur mode de vie. Même sans être connaisseur du latin, l'on peut sans peine apprécier leurs mœurs: irritans, sepulchralis, mortuarum, morsitans, vomitaria, emasculator, cadaveria, sarcophaga, hominivorax… Quant à Musca domestica, elle n'a de domestique que le nom. Personne n'a su l'asservir et elle continue de favoriser la propagation de certaines maladies par ses incessants aller et retour entre détritus et nourriture fraîche.

Une résistance à toute épreuve

Pour lutter contre son ennemi, l'homme s'est armé de tapettes, a inventé des pièges à glu, a fabriqué divers tue-mouches sous forme de sprays et de plaquettes imprégnées d'insecticide. Un point commun à ces méthodes: aucune n'est radicale. Même les pires mouchicides (le DDT par exemple) se sont rapidement montrés inefficaces, car les insectes possèdent une faculté de muter hors du commun. Si on ajoute les méfaits que ces produits causent sur d'autres espèces (notamment les prédateurs naturels des mouches), on mesure l'étendue de l'échec. Les mouches savent aussi résister aux conditions de vie extrême. Grand Nord, zones arides, haute altitude, aucune terre émergée sur la planète n'est à l'abri de l'une ou l'autre espèce de mouches qui en aura fait sa terre d'élection. Les plus coriaces? La mouche du pétrole, Psilopa petroliti, dont les larves effectuent leur développement complet dans des mares de pétrole brut. Ou certaines larves de phoridés qu'on a retrouvées vivantes dans des organes humains plongés pendant des années dans du formol.

Une bête peu dégoûtée

Pour les mouches, que ce soit à l'état larvaire ou adulte, presque tout ce qui existe sur la terre se mange. Sauf les cailloux. Certaines ont adopté le même type d'aliments que les hommes, fruits, viande ou confiture. D'autres sont scatophages et profitent des aliments non digérés rejetés par les animaux ou par l'homme. Parfois, la spécialisation règne: certaines ne s'intéressent qu'aux déjections de vaches, d'autres préfèrent celles des dromadaires. Les larves nécrophages se nourrissent sur les cadavres. De nombreuses mouches ont une période hémophage, surtout les femelles fécondées qui se nourrissent de sang, humain ou animal. Elles apportent ainsi à leurs œufs les protéines dont ils ont besoin pour parvenir à maturité. Certaines, moins redoutées, se contentent de nectar de fleur. Les mouches ne sont toutefois pas des goinfres. Des récepteurs intestinaux envoient un signal au cerveau dès que l'animal est rassasié: il s'agit de ne pas trop s'alourdir afin d'être toujours prêt à décoller.

Un vecteur de maladies

Les mouches peuvent provoquer des maladies de diverses manières. En piquant l'homme à l'aide de sa trompe, la mouche peut lui inoculer des germes qu'elle avait prélevés sur un malade. Elle est aussi capable de contaminer un individu par simple contact, en déposant des germes sur une blessure, voire sur sa nourriture. La liste des maladies favorisées par les diptères est longue: diarrhées, choléra, tuberculose intestinale, maladies ophtalmiques purulentes, typhoïde, salmonellose, hépatite, maladie du sommeil, cécité des rivières…

Un amour au labo

Petite taille, régime frugal et fécondité extraordinaire. Ces caractéristiques ont élevé les mouches en victimes de choix pour les études en laboratoire. La vedette, c'est la drosophile, une petite mouche qui apparaît comme par magie autour des plats de fruits trop mûrs. Le diptère est notamment utilisé pour les recherches en génétique et en neurobiologie. Sur lui, la moindre altération du patrimoine génétique est aussitôt visible. Ainsi, un biologiste bâlois a réussi à lui faire pousser des yeux sur les ailes, sur les antennes et au bout des pattes. Il a également découvert l'horloge génétique qui détermine son vieillissement. En retardant sa mise en marche, il a réussi à prolonger la vie de ces moucherons de 40

à 50%.

Un mouchard pour la police

Les insectes, vu leur régime alimentaire parfois douteux, sont de précieux alliés pour la police scientifique. Plusieurs espèces de mouches, en compagnie d'autres insectes et acariens, colonisent les cadavres par vagues successives, selon un rituel très bien connu qui dépend notamment de facteurs climatiques mesurables. Lorsque la décomposition du corps est déjà avancée, les médecins légistes se servent donc ces insectes pour établir la date de la mort, voire même pour tirer d'autres renseignements utiles à l'enquête. Un exemple: l'absence de certains nécrophages qui agissent rapidement après la mort peut signifier qu'un corps retrouvé dans une forêt est mort dans un appartement où les mouches n'avaient pas accès. Et qu'il a été transporté là deux semaines après le décès.

Les Mouches, le pire ennemi de l'homme par Martin Monestier, le Cherche-Midi Editeur, 1999, 215 pages.