Église

Homosexuels enlacés: la photo du journal «Réformés» continue de choquer

Depuis sa parution la semaine dernière, l’œuvre «Crucifix» a suscité des centaines de réactions outrées. Le Conseil synodal vaudois déplore l’absence de légende explicative, ouvrant la voie à toutes sortes d’interprétations

Deux hommes nus enlacés sur un lit, l’un est noir, les bras en forme de croix, l’autre est blanc et pose ses mains sur la tête et l’épaule de son compagnon: la photo publiée dans le dernier numéro du mensuel Réformés n’en finit pas de susciter la polémique. Œuvre de l’artiste suédoise Elisabeth Ohlson Wallin, elle-même protestante et militante pour les droits des minorités sexuelles, Crucifix illustre un dossier consacré à l’intégration des communautés ­LGBTIQ (lesbiens, gay, bi, trans, intersexe et queer) dans l’Eglise.

Des centaines de messages courroucés, des paroissiens choqués, dénonçant une image blasphématoire, offensante voire pornographique: le mensuel romand Réformés, qui réunit les Eglises de Genève, Vaud, Neuchâtel, Berne et Jura, ne s’attendait pas à de telles réactions.

Pour ne rien arranger, le conseil synodal de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud s’est fendu vendredi d’un communiqué pour critiquer le choix de l’illustration. Réunie en assemblée mardi, l’autorité a débattu du sujet et réaffirmé que l’Eglise proscrit toute forme de discrimination envers les minorités.

Absence d’explication ou de décryptage

Davantage que l’image, c’est son traitement qui interpelle, juge Paolo Mariani, porte-parole du conseil synodal, sans toutefois remettre en question l’indépendance journalistique du titre. Selon lui, publier une telle photo en première page, sans explication ni décryptage ouvre la voie à toutes les interprétations. «Or le protestant a un rapport compliqué à l’image, estime-t-il, il a besoin des clés de lecture, d’éclaircissements, en particulier sur un sujet aussi sensible. L’objectif d’un journal est de mettre en mouvement ses lecteurs, mais à cause de cette photo, certains se braquent et ne lisent même pas les articles, par ailleurs sérieux. Le but est manqué.» Le Conseil synodal a demandé une rencontre pour prévenir toute «maladresse» à l’avenir.

«Analogie avec la souffrance christique»

C’est bien là tout l’enjeu. «Depuis la polémique, la photo prend le pas sur le contenu du dossier, regrette Guillaume Henchoz, responsable éditorial du site reformes.ch. Nos journalistes sont pourtant allés sur le terrain et ont ressenti la souffrance inhérente au manque d’accueil dans l’Eglise pour les personnes concernées. C’est précisément ce qui a motivé le choix de cette illustration: non pas pour provoquer le buzz, mais parce qu’elle fait l’analogie avec la souffrance christique, élément qui ressort des entretiens.» Sexualité, changement de sexe, quête de reconnaissance: le journal aborde différents enjeux auxquels sont confrontés les croyants LGBTIQ.

«Faire évoluer les idées préconçues»

Rédacteur en chef du journal Réformés et théologien, Gilles Bourquin a par ailleurs répondu aux critiques dans une chronique publiée le 29 janvier. «Il s’agit d’un choix rédactionnel peut-être osé mais pleinement assumé par l’ensemble de la rédaction, maintient-il. Cette photographie montre la dignité de la relation homosexuelle. Il y a de la noblesse dans ces deux corps qui se touchent avec tendresse. Cette image a pour objectif de susciter notre réflexion. Elle cherche à faire évoluer nos idées préconçues. La pornographie a un objectif tout autre: susciter l’excitation sexuelle jusqu’à la jouissance. Elle n’a rien à voir avec cette image.»

Il n’empêche, la polémique dépasse d’ores et déjà la sphère religieuse. Dans une tribune publiée mardi dans 24 heures, le président de la Ligue vaudoise Olivier Délacrétaz pointent les «limites de la liberté rédactionnelle». «Certes, une provocation peut débloquer une situation et déboucher sur un dialogue productif, estime-t-il. Encore faut-il que le provocateur ne soit pas persuadé de détenir toute la vérité et ne prenne pas ses interlocuteurs pour des demeurés qu’il faut bousculer pour les faire réfléchir.»

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