Seize avril 1944. Plusieurs centaines de milliers de juifs sont enfermés dans le ghetto de Budapest. C'est le début de la phase la plus dévastatrice de l'Holocauste en Hongrie. En l'espace de quelques mois, jusqu'à la libération de la capitale le 13 février 1945, près de 600 000 Hongrois, juifs et non-juifs, sont exterminés.

Soixante ans plus tard, après une quinzaine d'années de tergiversations relatives d'abord à la nécessité de créer un lieu de mémoire, puis au site et à la forme que celui-ci devrait adopter, le projet aboutit enfin, avec une configuration originale. «Bien que le Centre dispose d'un espace d'exposition permanent, il ne s'agit pourtant pas d'un musée, mais bien d'un centre de recherche et de documentation qui a pour vocation d'accueillir les futurs auteurs d'études et de manuels scolaires, en provenance du monde entier, explique Lazlo Harsanyi, chargé de mission au Ministère de la culture. C'est aussi un lieu du souvenir, destiné au recueillement. Tout cela en fait un vrai lieu de mémoire.» A l'occasion de l'ouverture du site, aujourd'hui, en présence de Moshe Katsav, président d'Israël, une exposition inédite est présentée: une série de 150 photos prises par deux officiers SS à l'intérieur du camp de concentration d'Auschwitz Birkenau. De l'arrivée à la gare située près du camp principal à l'entrée des chambres à gaz, les clichés retracent le dernier parcours des déportés.

«Soixante ans après ces terribles événements, un immense manque persiste dans la société hongroise», constate Gabor Szekely, président de la curatelle de la Fondation publique pour le centre de documentation sur l'Holocauste en Hongrie. Un manque que les concepteurs du Centre ont voulu matérialiser par un «mur de la mémoire». Un impressionnant fronton noir où sont gravés les noms des 60 000 victimes hongroises, identifiées pour l'instant. «On reprendra l'identité de tous ceux qu'il est possible de retrouver, un à un, on ajoutera leurs noms», explique Andras Daranyi, le directeur du Centre. Agé de tout juste 34 ans, il se bat pour la création d'une telle institution depuis près de dix ans. «Les survivants hongrois estiment que la mémoire de ces événements est inexistante, poursuit-il. La terreur et la déportation se sont déroulées ici si rapidement que les grands musées, dans le monde entier, abordent à peine la question.»

Même en Hongrie, la question a tardé à être abordée. «Pendant quarante ans, cette page de l'histoire a été passée sous silence, constate Pierre Kende, historien et politologue. Aujourd'hui encore, la société ne veut pas se souvenir.» Difficile d'expliquer un tel mutisme. Rayés des manuels scolaires, effacés de la mémoire collective, ces événements, malgré leur ampleur, ont été occultés pendant l'ère socialiste et peinent aujourd'hui encore à être reconnus. Pour Gabor Szekely, président de la fondation, les raisons sont multiples: «Beaucoup de Croix fléchées, les nazis hongrois auxquels on attribue la responsabilité des déportations, sont devenus des dirigeants du nouveau régime, en 1948. Il ne faut pas oublier non plus que le communisme refusait de considérer l'existence du juif ou celle du tsigane, de même que celle du chrétien, et par-là même, les persécutions subies par certaines de ces communautés.»

Aujourd'hui, le processus de mémoire semble amorcé. Tardivement, des mesures ont été prises: depuis 2001, le 16 avril a été institué comme journée de commémoration nationale en mémoire des victimes de l'Holocauste, et un décret du Ministère de la culture rend aujourd'hui obligatoire de consacrer une leçon à ce chapitre lugubre de l'histoire dans les écoles secondaires.

Pour les institutionnels, l'ouverture du musée est un signe d'évolution de ce travail de mémoire. Pour d'autres, il n'en est rien. «Ce Centre ne changera rien, confie un survivant budapestois. C'est au niveau individuel que l'état d'esprit doit changer. En ne parlant pas, pendant toutes ces années, on a nié jusqu'à la véracité de ces événements. Les gens n'y croyaient pas. Aujourd'hui, c'est trop tard.»

Au contraire, pour la jeune génération, privée de la mémoire du passé, l'événement est de taille. Anna Balint a vingt ans. Membre de l'association juive Pincus, elle milite pour le souvenir de l'Holocauste. Pour la jeune femme, aujourd'hui est un grand jour, mais plus encore, un point de départ: «Cela fait des années que nous attendons l'ouverture d'un tel centre, indispensable pour la mémoire officielle et collective. Mais il nous faudra du temps pour que cette mémoire existe véritablement au sein de la société hongroise. Beaucoup de temps.»