Quelle est la concentration d'hormones dans les eaux suisses? Combien existe-t-il de substances différentes relâchées dans la nature qui induisent un effet hormonal sur l'organisme? Quelle est l'étendue des troubles causés sur la santé de l'homme et des animaux? Ces questions n'ont à ce jour reçu que des bribes de réponse. Le dernier rapport fédéral sur la contamination des eaux par les hormones n'en apporte pas de nouvelles mais présente pourtant l'intérêt de mettre en évidence le manque de connaissances scientifiques à ce sujet. Malgré d'indéniables efforts de la part des toxicologues du monde entier durant ces dernières décennies, les lacunes sont encore importantes.

Selon l'Institut fédéral pour l'aménagement, l'épuration et la protection des eaux (EAWAG) et l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage (OFEFP), les auteurs du rapport, l'évaluation du risque est à l'heure actuelle impossible. Pourtant les exemples spectaculaires ne manquent pas dans le règne animal: des poissons mâles vivant en aval de certaines stations d'épuration britanniques produisent des ovules dans leurs testicules; des crocodiles et des panthères en Floride deviennent stériles à cause d'une pollution au DDT; des mouettes mâles se féminisent et les coquilles d'œufs chez certains rapaces se fragilisent aux Etats-Unis à cause également du DDT; des gastéropodes marins femelles subissent une masculinisation à cause des substances contenues dans les peintures des coques de bateau; la loutre a disparu de Suisse en 1988, entre autres à causes d'une contamination par des biphényles polychlorés qui les a rendues stériles; des populations piscicoles régressent dans les rivières suisses (50% depuis 1980). L'influence des substances qui miment l'action des hormones sur la santé de l'homme est pour l'instant hypothétique. L'eau potable est généralement traitée et ne contient pas de tels produits. Cependant, depuis de nombreuses années, deux tendances se confirment: le nombre de cancers des testicules augmente dans les pays industrialisés et celui de nouveau-nés de sexe masculin est en diminution, faible mais significative, par rapport à celui des filles, dans certains pays européens. Par ailleurs, la qualité du sperme et le nombre de spermatozoïdes sont aussi en diminution, bien que cette observation varie fortement selon les régions. «Mais nous n'avons jusqu'ici pas pu démontrer une relation entre la charge environnementale en substances étrangères et ces modifications», souligne Walter Lichtensteiger, professeur de pharmacologie à l'Université de Zurich.

Face à cette menace potentielle, Georg Karlaganis, chef de la division Substances, sol, biotechnologie de l'OFEFP, plaide pour l'application du principe de précaution contenu dans la Déclaration de Rio sur l'environnement. «Les mécanismes d'action des substances à effet hormonal sont très complexes, explique-t-il. Leur influence sur l'organisme est multiple, même lorsque leur concentration est extrêmement faible. Dans de nombreux cas, il faudra beaucoup de temps et d'argent pour prouver scientifiquement qu'une substance donnée joue un rôle dans l'apparition d'un dommage. Si nous ne prenons pas les devants, nous risquons, une fois de plus, de nous retrouver à guérir les conséquences plutôt que de s'attaquer aux causes.»

Une des difficultés est d'identifier toutes les substances chimiques développant un effet similaire à celui des hormones. Le gouvernement américain a récemment mandaté pour ce faire une agence environnementale pour tester 15 000 produits chimiques. Le Japon et l'Europe ont lancé leurs propres programmes de recherche. En Suisse, l'OFEFP et l'EAWAG ont mis sur pied – de concert avec les cantons et l'industrie – un projet de contrôle et d'étude des populations de poissons qui régressent.

L'industrie a également son rôle à jouer dans l'évaluation des nouvelles hormones synthétiques qu'elle fabrique. Le cas du nonylphénol est révélateur, indique Alexander Zehnder, directeur de l'EAWAG. Interdit en Suisse dans les produits de lessive, l'industrie continue à en utiliser 20 à 30 tonnes par an. L'OFEFP en discute actuellement l'abandon et menace de l'interdire si aucune solution n'est trouvée.