Julien Doré n’a pas le monopole du ukulélé. Ce n’est pas un scoop, mais il est parfois bon de rappeler quelques truismes. Après le trublion starisé de la scène chanson rock française qui s’est fendu d’un bon passage à Nyon mardi soir, c’est au tour d’un Anglais en exil parisien, lui aussi en pleine ascendance de confiance, de dégainer quelques mélodies colorées sur les quatre cordes de son instrument de poche. Entre autres. Car Hugh Coltman, jeune homme complet (auteur, compositeur et interprète), manie aussi très bien la guitare, l’harmonica, le piano et… le français; avec un accent hérité de son village d’enfance non loin de Bristol.

Autant de qualités patiemment développées qui ont débouché en octobre dernier sur un premier album aussi racé qu’esthétiquement éclaté: Stories From the Safe House. Soul, folk, pop, blues, jazz, gospel ou reggae s’y côtoient sans animosité. Tandis que son timbre de crooner, qui plairait peut-être aux oreilles brésiliennes d’un Caetano Veloso (une comparaison qu’il «comprend mais juge trop flatteuse»), s’épanouit au cœur de toutes ces richesses harmoniques.

Des moiteurs blues aux douceurs pop, l’histoire de Coltman n’est qu’une patiente prise de confiance et de conscience en sa voix. «J’ai appris à jouer plusieurs instruments de façon autodidacte. Au sein surtout de mon premier groupe de blues en Angleterre, The Hoax. Ils jouaient tous d’un instrument et moi j’étais frustré de ne savoir que chanter. Pour l’harmonica, je me suis mis à écouter Little Walter, Sonny Boy Williamson. Techniquement pourtant, j’ai encore beaucoup de progrès à réaliser. Alors que vocalement, j’ai acquis une excellente technique!» Au sein de The Hoax, dont il était le chanteur patenté plutôt râpeux, Coltman a passé un septennat heureux. Quatre albums à la clé, des premières parties d’artistes de renom en Angleterre comme à l’étranger (Buddy Guy, BB King). Et Coltman de prendre paradoxalement la clé des champs. Direction la France en 1999, terre d’accueil sécurisée qui a permis la gestation de Stories From the Safe House. «Un choix de destination presque arbitraire. J’avais juste une grand-mère paternelle chez qui j’avais passé des vacances. Bien sûr, une vague idée poétique m’avait aussi guidé.» Paris, l’hospitalière et notoire cité de tous les arts. Idéal pour repartir de zéro s’est dit Coltman.

Et pour achever son acte d’apprentissage, démarré sur les bancs d’une faculté britannique de théâtre. «Même si j’aimais la musique, je n’avais pas suffisamment confiance en moi pour chanter. Mais après avoir chanté durant quelques concerts, enrôlé par un pote, j’ai lâché l’université. Il ne me restait que huit mois jusqu’à la fin des études, mais j’avais enfin trouvé ce qui me ressemblait le plus.» La suite ressemble à un conte de fées, mais lent à la détente quant à l’happy end, puisqu’il a fallu à Coltman près de huit ans pour publier son premier chapitre en solo. «La première nuit où j’ai débarqué à Paris, j’ai atterri dans une auberge de jeunesse où j’ai rencontré un type qui jouait «Blackbird» des Beatles à la guitare. Il a fini par m’emmener jouer dans le métro.» Trac énorme, paradoxal, qui sera l’école souterraine de sa naissance artistique en solitaire. Comme Keziah Jones ou Charlie Winston avant lui.

Sur les scènes ouvertes comme la Flèche d’or le mardi, il côtoie des types plus extravertis que lui, comme Spleen. Dont il devient le complice au sein d’un projet musical. «Moi je suis timide, hésitant, renfermé, pas prêt à présenter au public mes nouvelles compositions. Spleen est à l’autre extrémité. Je l’admire beaucoup pour cela. Il a énormément contribué à ma confiance actuelle.» Mais Coltman doute encore. De la valeur de ses chansons classieuses dont il n’arrive que rarement à trouver paroles et musique en symbiose. Hormis «Sixteen», l’un des beaux titres de Stories From the Safe House qui évoque des regrets quant à l’accomplissement personnel sur un ukulélé. Un fond de tristesse sur un air enjoué. Au-delà de la confiance, c’est un peu cela Hugh Coltman. Ses reprises du «Jealous Guy» de Lennon ou du «musical» «Ballad of the Sad Young Man» sont taillées dans les mêmes contre-jours graciles.

En concert ce soir, Club Tent, 20h15. www.paleo.ch