Hyper-pastels? Comment ça, hyper-pastels, ce n’est pas possible, ça, c’est contradictoire, comme idée, cette soi-disant hystérisation de couleurs qui, par définition, respirent le calme, la retenue et la paix des ménages. Et pourtant, oui, hyper-pastels parfaitement. Hyper-pastels comme on peut dire «musique du silence» ou «définition du flou». Hyper-pastel parce qu’à Milan, les marques de la mode et du luxe transalpins mettent de la volonté dans leur manière de traiter les pastels, ces tons qui relèvent plutôt de l’abandon, de la mollesse moelleuse ou de l’indécision. Hyper-pastel parce que, de Fendi à Missoni en passant par Versace, sur les podiums milanais où défilent les vêtements qui seront en boutique au printemps 2010, les couleurs s’effacent jusqu’à ne plus être que l’ombre, légèrement beige ou blanchissante, de leur souvenir. De l’hyper-pastel à la page blanche, il n’y a qu’un pas que le luxe, en mal de redéfinition et de virginité, semble vouloir enjamber, le pied chaussé d’une sandale vertigineuse enfilée par-dessus une chaussette. Couleur pastel pâle, la chaussette. Rose mille-feuilles. Ou tilleul. Ou chair, ce qui est encore mieux.

Chez Bottega Veneta, par exemple, à part des accessoires cannelle et tournesol, l’essentiel de la garde-robe est dessinée couleur poussière du désert. Les robes descendent facilement au genou (une constante milanaise, vue la saison dernière chez Prada), les tissus sont merveilleusement travaillés, cloqués, froncés, gondolés. Les mailles, transparentes à force d’être légères, ondulent en over­alls ou en sarouels jaune intimidé. Même les blancs semblent avoir été lavés par le ciel. Le tout porté par des top models qui, ici comme ailleurs, défilent le sourcil effacé, le front pâle sous le cheveu complètement pastellisé, enfin, décoloré.

Burberry Prorsum avait fait défiler sa collection à Londres avant de la présenter en showroom à Milan, ce week-end. On y a vu des bleu curaçao très dilués, des maïs tirant sur la blancheur et des rose pétale, le tout matché à des trench kaki léger. Comme beaucoup d’autres maisons depuis l’an dernier, les plis et les drapés prennent le vêtement au corps. Ces plissés-noués sont la tendance lourde de Milan. Mais chez Burberry, l’effet est affolant lorsqu’il gagne jusqu’aux manteaux d’ascendance militaire ou qu’il transforme les épaules, réglementairement soulignées façon eighties, en vagues de tissus nouées sur elles-mêmes et ailées.

Parler de pastels chez Jil Sander serait inexact. Et pourtant. A part quelques tenues noires, la garde-robe semble avoir la douceur naturelle de ces pierres dont le temps a fait affleurer l’âme délavée, et sur lesquelles il a déposé la sagesse beige d’une poussière amnésique. Passent des vestes appuyées sur les hanches et dont il ne reste que la partie inférieure, rigide, enveloppant des pantalons larges et relax. On retrouve la signature du designer Raf Simons dans les silhouettes nettes, les manteaux tranchants, les matières masculines bien érigées. Mais, dans le même temps, les mailles très fines, les résilles, les pulls arachnéens, les ourlets laissés à l’abandon, les fentes ouvertes d’un coup de sabre donnent à l’allure sa naïveté, son innocence. Pas besoin de regarder les vidéos projetées pendant le show pour comprendre qu’ici a été tissé le rêve de réconcilier la couture, cette écume de culture, à la nature. Laquelle signe, à Milan, on l’aura compris, son retour remarqué, comme pour donner au luxe poorgeois de cet hiver la fraîcheur d’un pétale pastel. Il y eut un soir de crise, il y eut un matin pastel, et la mode convoque la nature pour faire croire à un nouveau printemps, moins artificiel.

Prochain rendez-vous:Jeudi, chez Prada et Marni, entre lustre de cristal et bas rayés.