Vous êtes trop émotif, trop affectif, trop réactif? Vous avez souvent l’impression que vos idées, au lieu d’aller du point A au point Z, naviguent en tous sens? Alors, vous êtes, comme Marcel Proust, hypersensible. Et, vu le succès de Suis-je hypersensible?, récent ouvrage de Fabrice Midal qui caracole en tête des ventes, vous êtes nombreux à appartenir à ce clan attachant.

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Incapable de filtrer le flux d’informations et de se blinder, l’hypersensible n’est a priori pas adapté au monde moderne. Pourtant, sa force de proposition et son goût du sublime en font un précieux allié, observe le philosophe français, qui donne des clés pour que ce sujet agité convertisse en perles ce trop-plein émotionnel.

Héros solitaire et surdoué

Ce livre a ceci de particulier que chaque qualité que Fabrice Midal accorde à l’hypersensibilité – et il en énumère beaucoup –, il se les accorde à lui-même, puisque d’entrée, à travers une anecdote autour d’un pull en laine qui l’a condamné au calvaire quand il était enfant, l’auteur nous apprend qu’il est de ceux qu’on a successivement appelés mélancoliques, nerveux (au temps de Proust), écorchés vifs, puis hypersensibles.

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Ce parti pris est plus touchant que dérangeant, même si, au fil de cet exposé de près de 300 pages, l’hypersensible, façon Midal, apparaît comme ce surdoué, héros solitaire et justicier qui, de Lucky Luke à Spider-Man, en passant par «la princesse au petit pois» et Harry Potter, sent d’instinct les poches de souffrance et ne respire que quand il a pu les soulager. Il faut oser. Mais, à sa décharge, le philosophe ose avec un certain panache et son public raffole de son côté lyrique et imagé.

Pas de filtre

L’hypersensible, donc. Tout l’intéresse, rien ne l’indiffère. Alors que l’aire du cerveau préfrontal nous permet de choisir l’objet sur lequel on souhaite fixer notre attention, ce système dit «exécutif», base de la rationalité, est beaucoup moins efficace chez l’hypersensible dont les antennes totalement déployées captent la moindre vibration. Voilà pourquoi le sujet n’est pas fan des fêtes bondées et des virées à plusieurs. Car, au-delà du niveau sonore qu’il a de la peine à tolérer, il sent les tensions et les états émotionnels de chacun avec un tel degré de précision qu’il est très vite sous pression. Et a souvent envie de mordre tant il se sent irrité par une attitude, une atmosphère ou une remarque que d’autres convives ont à peine remarquée. Que faire? Fabrice Midal énumère quatre parades.

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Déjà, l’écorché vif doit examiner la scène de l’extérieur. L’ami qui l’a heurté avec sa plaisanterie appuyée a-t-il agi intentionnellement ou maladroitement? Le blessé doit se poser en spectateur pour analyser la situation. Ensuite, il doit entrer en lui par la méditation et observer de quoi sa colère se compose. Est-ce, en dessous, de la tristesse, de la peur ou de la honte? Puis, l’hypersensible peut mettre sur le papier tout ce qu’il a éprouvé au moment de l’échange. Le simple fait d’écrire libère. Enfin, l’offensé peut enquêter sur son offenseur et voir ce qui anime celui qui l’a bousculé, en quoi la réalité quotidienne du blagueur explique ou excuse son manque de sensibilité.

Gare au faux self

Globalement, observe Fabrice Midal, la force de l’hypersensible se situe dans sa fragilité. Puisqu’il sent les situations avec beaucoup de finesse, il a une meilleure évaluation de ce qui est en train de se jouer. S’il se fait confiance et qu’il se donne le temps, il trouvera toujours comment résoudre un problème. Le principal est qu’il reste honnête, qu’il affiche sa délicatesse sans se cacher derrière un masque de dureté – faux self fréquemment adopté par les hypersensibles pour ne pas souffrir – et qu’il «aille au bout de l’exigence qui le caractérise». Car, mû par «un amour du sublime», l’hypersensible est un perfectionniste porté par de hautes aspirations.

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Ce profil psychologique capable de visiter avec aisance la frontière entre conscient et inconscient est, on s'en doute, un bon candidat à l’art et à la création. «L’art signifie à l’hypersensible que la douleur, les angoisses, le chagrin ont leur noblesse et sont inscrits dans le contrat de la vie», s’enthousiasme Fabrice Midal. A commencer par Proust, dont les observateurs se sentaient passés aux rayons X en sa présence. «Proust l’hypersensible nous a enseigné à donner des couleurs à la grisaille, à transformer notre souffrance en art et à nommer avec précision ce qu’on éprouve pour le rendre vivant», salue le philosophe.

Le stress est sa marque

Lui-même hypersensible, donc, l’auteur est spécialement irrité quand on lui dit d’arrêter de stresser. «L’hypersensible est naturellement stressé», se défend Fabrice Midal. Car il prend les choses à cœur, il essaie d’agir le mieux possible, il s’investit pleinement dans chaque tâche. «Je peux le dire autrement: quand on s’en fiche, on n’est pas mobilisé, donc pas stressé.» D’ailleurs, précise encore le philosophe remonté contre cet adjectif passe-partout, «je ne suis pas stressé, je suis ému, je suis inquiet, je suis maltraité, je suis débordé».

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Que recommande-t-il quand tout déborde? La méditation qu’il enseigne depuis près de vingt ans. Mais pas celle qui invite «à faire le vide et à regarder passer les pensées comme des nuages». Celle qui plonge dans le corps, cerne les émotions et les questionne. «Où est-ce que je ressens cette émotion? Dans ma gorge, dans ma poitrine? Quelle est sa texture, quelle est sa couleur? Je n’évite pas l’émotion, au contraire, je vais sans crainte à sa rencontre au lieu de la fuir», détaille Fabrice Midal qui a fait un tabac en présentant cette méditation incarnée dans Foutez-vous la paix! Et commencez à vivre (Ed. Flammarion/Versilio).

La nature, sa ressource

Et si la méditation ne suffit pas à réconcilier l’hypersensible avec son immense talent, la nature fera le reste. Grâce à ce que Merleau-Ponty appelait «la puissance opérante de la nature», l’écorché vif, en quête de silence et d’ancrage, y trouvera «des lieux sécurisants», conseille l’auteur. C’est aussi en désignant un endroit à soi – un arbre, un rocher, une clairière, etc. – que l’hypersensible pourra mettre de l’ordre dans le bal foisonnant de ses sensations et de ses pensées.

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Et ainsi devenir «le héros de notre modernité», ose Fabrice Midal. «Parce qu’ils ressentent dans chaque fibre de leur corps que «quelque chose ne va pas», parce qu’ils sont capables d’entrer en rapport avec la souffrance et la transformer en art, les hypersensibles se posent en rempart contre la déshumanisation du monde.»