Portrait

Hyung Joon-won, du Beethoven pour Kim Jong-un

Le violoniste sud-coréen va inviter les dirigeants de six pays à écouter Beethoven à Panmunjom, en terrain miné, à la frontière entre les deux Corées, pour établir un dialogue entre Kim Jong-un et Donald Trump. Avant qu'il ne soit trop tard

Jeudi, au Palais des Nations à Genève, Hyung Joon-won, violoniste sud-coréen de 41 ans, va interpeller six chefs d’Etat. Il va leur dire: «Qu’est-ce qui est le plus difficile, tuer des gens ou organiser un concert? La réponse est logique.» Puis les invitations vont partir: une pour le président sud-coréen, Moon Jae-in, une pour le leader nord-coréen, Kim Jong-un, une pour le premier ministre japonais, Shinzo Abe, une pour le président russe, Vladimir Poutine, une pour le président chinois, Xi Jinping, une enfin pour le président des Etats-Unis, Donald Trump. Rendez-vous à Panmunjom, point de contact entre le Nord et le Sud dans la zone démilitarisée (DMZ) qui divise la péninsule coréenne en deux. On jouera du Beethoven (la 9e Symphonie) et l'Arirang, morceau le plus célèbre du folklore coréen. Cela doit se faire avant la fin de l’année. Avant que la guerre n’éclate.

Au téléphone depuis Paris, où il peaufine son discours, Hyung Joon-won insiste: «Beaucoup de gens pensent que je plaisante, que je rêve. Mais je vais le faire. Si un seul répond présent, les cinq autres diront oui.» Marié, père d’une fille de 9 ans, le violoniste formé aux Etats-Unis habite Séoul, la capitale sud-coréenne, à portée de canon des lignes nord-coréennes. Il doit pourtant bien reconnaître que la situation n’a jamais été aussi tendue depuis la signature de l’armistice en 1953. D’habitude, les 10 millions de Séouliens restent indifférents aux salves rhétoriques et essais militaires en tous genres de leurs voisins du Nord. Là, on sent bien que c’est «plus sérieux».

Premier projet torpillé

Son idée de concert remonte à quelques années déjà. En 2009, il entend parler de Daniel Barenboim et de son orchestre composé de jeunes musiciens israéliens et palestiniens. Quand deux peuples ne se parlent plus, la musique restaure le dialogue. Voilà plus d’un demi-siècle que Nord-Coréens et Sud-Coréens n’ont plus de contacts. Un concert composé pour moitié de musiciens du Nord et pour moitié du Sud créerait l’événement. Cette force de la musique, comme instrument de paix, il l’avait déjà observé lorsqu’il fut invité à jouer au World Economic Forum pour célébrer la réunification allemande.

Ce premier projet – un orchestre intercoréen – a failli voir le jour à l’été 2011. La partie nord-coréenne avait donné son feu vert pour un concert à Pyongyang. Hyung Joon-won avait son visa nord-coréen en poche. Au même moment, toutefois, un navire sud-coréen fut coulé par un tir de torpille attribué à l’armée nord-coréenne. «Je n’ai même pas essayé d’y aller. Les gens en Corée du Sud n’auraient pas apprécié.» Quand des tentatives d’échanges se dessinent, sur le plan économique ou culturel, le soupçon de traîtrise plane. A l’époque, c’est le chef d’orchestre suisse Charles Dutoit qui se rendit finalement à Pyongyang. Le Nord a un conservatoire et un orchestre philharmonique de qualité. Mais ce fut sans les musiciens du Sud.

Beethoven en terrain miné

Depuis, essai nucléaire après essai nucléaire (c’était le sixième en début du mois), la situation n’a fait qu’empirer. Les autorités sud-coréennes ont tenté de dissuader Hyung Joon-won: pourquoi ne pas attendre des temps meilleurs? «C’est maintenant que se joue la paix, rétorque le violoniste-activiste. Avant le pire, essayons de nous parler avec la musique. C’est le seul langage universel. Il faut montrer qu’un espoir demeure.» Cette détermination est celle d’un Coréen de famille séparée, comme on dit au Sud. Alors que de plus en plus de Sud-cCoréens envisagent l’avenir sans réunification de leur pays, ceux qui ont des liens familiaux au Nord n’abandonnent pas. L’arrière-grand-mère paternelle de Hyung Joon-won est enterrée au Nord. Il veut pouvoir un jour se rendre sur sa tombe.

Son projet de concert intercoréen à Pyongyang s’étant évanoui, Hyung Joon-won a une autre idée: pourquoi ne pas jouer dans la DMZ, au cœur de la zone la plus militarisée de la planète, mais en zone neutre, cette fois-ci avec tous les acteurs de la crise coréenne? Les six pays dont il a invité les chefs d’Etat sont ceux qui ont participé aux négociations sur le nucléaire nord-coréen, suspendues depuis huit ans. Sans un accord entre eux, il ne peut y avoir de paix dans la péninsule. L’orchestre sera donc composé de musiciens de ces six pays, avec un public venu de ces six pays. Il faudra l’accord de l’ONU, qui contrôle Panmunjom, ainsi que celui de la Suède et de la Suisse, derniers Etats membres de la Commission de supervision des nations neutres (CSNN) de l’armistice.

Kim Jong-un doit comprendre

Et il faut également l'accord de Kim Jong-un – plutôt amateur de pop. «Avant de dire qu’il est fou, il faut essayer de lui parler. On ne l’a jamais fait. Il doit comprendre pourquoi le monde entier s’inquiète de ce qu’il fait», explique Hyung Joon-won. Après son discours, jeudi, il va envoyer ses courriers aux chefs d’Etat. Il espère remettre en main propre au représentant nord-coréen auprès de l’ONU à Genève sa lettre d’invitation à Kim Jong-un. A Séoul, un tel contact est interdit.


Profil:

1976: Naissance en Corée du Sud.

1990: Se produit au World Economic Forum pour célébrer la réunification des deux Allemagnes.

2009: Création du Lindenbaum Festival Orchestra dans l’espoir de réunir des musiciens des deux Corées.

2015: Echec pour organiser un concert à Panmunjom en raison des tensions intercoréennes.

Série

Cette semaine, Le Temps publie les portraits de «faiseurs de paix» participant ce jeudi 21 septembre aux Geneva Peace Talks. Cette conférence co-organisée depuis 2013 par le Bureau de l’ONU Genève, la Geneva Peacebuilding Platform et Interpeace est ouverte au public. Inscriptions sur Genevapeacetalks.ch

Dossier
Les faiseurs de paix

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