Requinquante à petites doses, férocement hallucinogène en grande quantité. Telle est la racine de l’iboga, arbuste africain dont on se livre à la manducation (c’est-à-dire au mâchonnement) dans le cadre du complexe culturel africain qu’on nomme bwiti. Considérons, à votre gauche, des pratiques autochtones telle que celle-là, originaire du Gabon. Observons ensuite, à votre droite, les habitants de ce qu’on a pour habitude d’appeler «Occident» engagées dans une quête: quête d’un principe divin, d’une guérison miraculeuse, d’une métamorphose existentielle, d’une réinvention de soi en tant qu’être tribal dans un univers peuplé d’esprits. Entre ces deux mondes s’ouvre un espace d’appropriations, de trafics culturels et d’hybridations qu’on place aujourd’hui sous l’appellation «néo-chamanisme». On y trouve, plus ou moins pêle-mêle, des notions et des techniques empruntées aux gens de «là-bas» pour répondre à des questions qu’on se pose «ici»; on y trouve aussi des redéfinitions et réinventions occidentales de traits culturels indigènes d’Amazonie, d’Afrique ou des steppes d’Eurasie.

C’est dans cet entre-monde que s’installe la neuvième édition du festival genevois Mos Espa. Conçue par un duo d’artistes plasticiens, Fabien Clerc et Frédéric Post, la manifestation propose un cadre «en chaussettes sur moquette», un programme musical entre l’électronique, les percussions et l’ethnographie, ainsi que des conférences sur le «chamanisme global», sur la reconnaissance de la nature comme sujet juridique en Bolivie et sur l’usage occidental des psychotropes tropicaux. Ce mardi 4 octobre, la psychologue Svea Nielsen, l’anthropologue Jeremy Narby et l’écrivain Vincent Ravalec croisent leur savoir et leurs expériences autour de l’iboga et de l’ayahuasca.

D’entre les morts

Svea Nielsen rencontre l’iboga au début des années 2000, alors qu’elle officie comme «psychsitter», prodiguant soins et empathie aux personnes qui planent en plein trip psychédélique lors de grands rassemblements festifs tels que le Boom Festival au Portugal. Aujourd’hui, elle poursuit un double parcours, centré en Suisse romande sur la micronutrition («l’utilisation de nutriments, vitamines, acides aminés et minéraux pour rééquilibrer la chimie du cerveau») et tourné vers des thérapies qui «passent par la racine» (c’est-à-dire par l’iboga) dans des centres de traitement au Mexique et au Chili, pays où l’usage de cette plante demeure légal. Signes particuliers de cette médecine psychédélique: on considère que l’iboga n’agit pas seul, comme serait censé le faire un médicament. Ce qu’il faut, c’est également son rituel.

«La cérémonie dure trois jours. Le premier est consacré à la mise en condition. Puisque l’iboga est un grand travail avec les ancêtres, la préparation touche à la généalogie: on apporte des photos, on parle à ses aïeux, on remet à jour les liens de famille», explique la psychologue. Dans la pratique autochtone, il s’agit souvent de contacter les défunts pour régler des comptes restés en suspens. «Il y a ensuite la prise de la plante. Il est très important qu’il y ait alors de la musique bwiti, dont les rythmes sont faits pour que le cerveau parte dans certaines dimensions. Pendant cinq ou six heures, la personne bouge très peu.» Dans le rite africain, le dosage entraîne un état quasi comateux, qui donne ensuite l’impression de revenir d’entre les morts. «On appelle la deuxième journée jour gris: la personne est à moitié dedans, à moitié dehors. Après une nuit de sommeil, le jour numéro trois est celui où, normalement, une forme de renaissance se produit.» Selon la praticienne, «la plante fait un nettoyage profond, autant physique – on peut l’utiliser pour se sevrer d’une drogue telle que l’héroïne – que psychologique; elle agit sur certaines mémoires qui ne sont pas forcément les nôtres, mais qu’on trimballe quand même».

Le harnais et le cheval

La pharmacopée occidentale connaît l’iboga depuis les années 40. On en tira deux produits stimulants appelés Lambarene et Syseros, qui furent consommés par les sportifs pour leurs effets dopants, avant d’être retirés de la circulation entre les années 60 et 80. Aujourd’hui, la recherche médicale se penche sur les substances psychédéliques pour d’autres raisons: des études de plus en plus nombreuses leur trouvent des vertus dans les domaines des addictions, de la dépression, du syndrome de stress post-traumatique et des soins de fin de vie. C’est le cas de l’ayahuasca, dont Jeremy Narby étudie l’usage chez les peuples amazoniens et en Occident.

«D’autres plantes chamaniques adoptées par l’homme blanc, telles que la coca et le tabac, ont été déritualisées vite fait mal fait. L’ayahuasca est une des rares plantes qui ont voyagé avec leur rituel», observe l’anthropologue. Quelle est l’interaction entre les aspects chimiques et cérémoniels? «La substance toute seule ne fait pas vraiment le travail, elle a besoin du rituel pour faire pleinement son effet. Le rituel est comme le harnais, la substance est comme le cheval. L’ensemble est une sorte de véhicule: le harnais sert à maîtriser le cheval, le rituel sert à maîtriser la substance. Le rituel est une technologie immatérielle qui structure l’espace-temps de la prise de la plante, mais aussi l’expérience elle-même. Les chants de la personne qui dirige la session, par exemple, ont un impact sur les visions et façonnent ainsi le vécu de la personne.»

Jésus et le micro-dosage

À une extrémité du spectre, les grosses doses procurent des trips prenant parfois, selon les dispositions de l’usager, une tournure carrément religieuse: «Une personne que j’ai accompagnée pendant sa cérémonie m’a raconté avoir vu Jésus venir vers elle, puis se transformer en Bouddha», raconte Svea Nielsen. À l’autre bout de l’éventail, on observe le boum du micro-dosage: «des doses qui ne déclenchent pas un état visionnaire, mais qui permettent de fonctionner au quotidien et qui, selon des études prometteuses, ont des applications dans le domaine de la maladie de Parkinson», note la psychologue. Dans les start-ups californiennes, on micro-dose surtout le LSD. En Suisse, on peut adopter une approche de «retour aux sources, avec un produit local», optant pour un micro-dosage de champignon psilocybe, comme le fait une figure connue de la scène culturelle dont, à sa demande, on taira le nom. «C’est à la fois calmant et légèrement euphorisant. Ça décuple l’empathie si on est dans un cadre social et ça vous met dans un tunnel de concentration si vous êtes tout seul», raconte-t-il.

Entre ces deux pôles, il existe toute sorte de choses, lumineuses ou sombres. Jeremy Narby: «Dans le contexte indigène, la moitié du chamanisme est en fait de la sorcellerie, de l’abus de pouvoir. Il s’agit d’un savoir, donc d’un pouvoir, c’est-à-dire de quelque chose qui est à moitié obscur, qui peut être utilisé pour le bien ou pour le mal – et la frontière entre ces deux notions n’est pas toujours claire. Dans le néo-chamanisme, on entend très peu parler de ce côté obscur. Il faudrait s’y pencher aussi.»


Festival Mos Espa, «Neoshamanism is Not a Crime», du 4 au 8 octobre au Motel Campo, 13 route des Jeunes, Carouge/Genève