C’est l’histoire d’une jeune fille qui se voit comme transparente et qu’un coup de vent emmène d’hiver au printemps à la découverte de ses talents. Là, dans une communauté imaginaire, elle sait subitement jouer du violon, réparer les luminaires, assister un accouchement… Ce parcours d’empowerment, la Neuchâteloise Ariane Racine alias Madame Lune me l’a offert spontanément, au téléphone, alors que je lui confiais ma sensation de poids sur l’estomac et ma question, cruciale, de savoir si, à Noël, «il y aurait de la joie».

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Conteuse depuis toujours, Madame Lune fait ça depuis l’arrivée du covid: raconter en vingt minutes au téléphone et pour 40 francs, un récit réparateur à son interlocuteur. «Je ne suis pas thérapeute, mais, à partir de ce que dépose la personne, j’ouvre des portes dans son imaginaire, je lui donne des pistes. Une bonne conteuse n’est pas celle à qui ont dit bravo à la fin d’un récit, c’est celle à qui on dit merci!» Ce week-end, la conteuse sera au Magasin des mots, à Chardonne, en live, cette fois, mais avec la même philosophie. Et, de minuit à 6h, de jeudi à vendredi, on pourra la découvrir dans la Nuit Cœur à Cœur, sur les ondes la RTS.

Un vrai pansement

Ça fait du bien. Entendre au crépuscule – tout autre horaire convient aussi – la voix chaleureuse d’Ariane Racine conter le destin de Lucia, une servante affairée qui a oublié de s’occuper d’elle, est un vrai pansement. «J’allume une bougie et je vous écoute». On formule une question, ou plutôt une sensation, et la conteuse donne une réponse sous forme d’une histoire qui voyage dans l’espace et le temps. La ligne de force du parcours de Lucia? La jeune fille pense ne rien savoir faire alors qu’elle a mille et un talents. Elle affronte l’hiver pour aller chercher du bois seule en forêt, égaie une assemblée estivale où «les assiettes se mettent à chanter» et aide une femme, qu’on appellera Marie, à accoucher.

Pourquoi ce récit de galvanisation? «Je réagis à la voix et à la question posée. Ici, face aux doutes concernant la fête de Noël, j’ai senti qu’il fallait évoquer le destin de ce personnage isolé qui est reconnu par des inconnus et peut repartir du bon pied.» Formée auprès du conteur parisien Henri Gougaud, l’artiste neuchâteloise explique les vertus du conte: «il a un début, un milieu et une fin. Il est court et sait d’où il vient. Entendre une histoire, c’est, à la fois, se poser quelque part, et, à la fois, être capable de changer ses perspectives, de sortir de ses traces.»

Pas un sermon, une réinvention

L’élan est d’autant plus vif qu’Ariane Racine ne prépare rien. «Je n’ai pas dans ma manche des récits prêts à l’emploi. Si, par exemple, quelqu’un me parle d’avarice, je n’ai pas, à disposition, une histoire édifiante concernant ce travers. J’aime improviser, sentir ce vertige du vide. De la même manière, à la fin du récit, je ne débriefe pas. Je dis au revoir et je raccroche, de quoi laisser le conte infuser». Car, un bon conte n’est pas un sermon, mais une porte ouverte sur une réinvention.

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Un exemple de conseil téléphonique? «Une femme m’a contactée pour un problème de rapports de travail. Elle n’arrivait pas à s’imposer auprès de ses collègues. En réponse, je lui a raconté une histoire de ruse, celle d’un jeune homme qui met en échec un roi autoritaire sans lui faire perdre la face.» Sans plus détailler, celle qui a été journaliste avant de se former à l’anthropologie, enchaîne. «Un homme rencontre la lune et lui demande quel est son vœu le plus cher. La lune répond «que le soleil disparaisse». «Oui, mais s’il disparaît, tu seras dans l’ombre, car c’est lui qui t’éclaire». «ça m’est égal», sourit la lune.» Le conte n’est pas une recette, plutôt une énigme, taquine la spécialiste.

Parole en liberté

Mais si les gens sont très angoissés au bout du fil, est-ce qu’Ariane Racine (tiens, le fil d’Ariane!) continue sur ce ton ludique et énigmatique? «Non, je m’adapte, bien sûr. Si je sens beaucoup de tristesse, mon histoire va spontanément être plus enveloppante, plus «coin du feu». Comme je n’anticipe rien, l’instant – du moins j’en fais le vœu à chaque fois –, me souffle le bon récit, celui qui va faire changer de fenêtre.»

Son répertoire? «Un mélange de contes populaires transmis de génération en génération, d’histoires entendues dans le bus ou lues dans les journaux et d’inventivité personnelle. En psychologie, il y a des contes répertoriés pour apaiser le deuil, se séparer de la mère, combattre la peur du voyage, etc. C’est super, mais je ne fonctionne pas ainsi. Je préfère que ma parole en liberté sache mieux que moi ce qui va aider la personne qui m’a sollicitée.»