1798-1998

Les images du passé dans deux siècles d’archives du «Temps»

La place de l’illustration dans la presse n’a pas toujours été celle qu’on lui connaît aujourd’hui. Démonstration avec les collections numérisées du «Journal de Genève» et de la «Gazette de Lausanne»

En ouvrant les portes de ses archives (www.letempsarchives.ch) en juin dernier à l’occasion d’un «hackathon», Le Temps a permis à deux historiens et à un informaticien de remonter les siècles, en analysant un vaste ensemble de données de plus de 100 000 éditions, contenant à peu près un million de pages et un demi-million d’images.

Jusqu’à leur fusion en 1991, les pratiques éditoriales de la Gazette de Lausanne et du Journal de Genève dessinent deux politiques de l’usage de l’image dans la presse, entre frilosité, initiatives, rigueur et engouement.

Le stade embryonnaire

Parmi les quatre pages de textes condensés des deux quotidiens lémaniques, de menus motifs ou petites gravures font timidement leur apparition à l’aube du XIXe siècle. Leur aspect fait penser à d’antiques prédécesseurs de nos émoticônes numériques actuelles. Ces miniatures de chiens, de maisons, de bateaux à vapeur ou d’attelages, placés çà et là pour illustrer la rubrique des petites annonces forment une pré-iconographie de presse. Des icônes, des dessins, mais de véritables images, on n’en trouve pas encore.

Il faut attendre l’amélioration des techniques d’impression, dans la seconde moitié du XIXe siècle, pour que l’image se répande au sein de la presse écrite. C’est en effet autour des années 1890 que les deux journaux intensifient l’illustration de leurs articles. A Lausanne, l’image devient quotidienne. Il s’agit avant tout de cartes et de schémas permettant aux lecteurs de localiser les événements. A Genève, en revanche, c’est plutôt à travers les suppléments spéciaux que l’image trouve sa place.

L’arrivée des suppléments

Au tournant du siècle, c’est précisément dans de nombreux suppléments que l’iconographie ne cesse de gagner en importance, au sein des deux quotidiens mais davantage dans la Gazette de Lausanne. Les «Pages illustrées», les «Pages spéciales», la «Gazette technique», la «Gazette littéraire» ou encore le «Supplément du lundi» en incarnent quelques exemples.

Dessins, lithographies puis photographies offrent alors la possibilité de prolonger la narration et parfois même de prendre le dessus sur le texte. C’est le cas notamment de ce dossier spécial datant de janvier 1915, «Une poignée de héros de 14 à 16 ans», où de jeunes soldats de la Première Guerre mondiale sont présentés en photographies. L’initiative est originale.

A Genève, on en reste encore à ces pragmatiques – mais non moins utiles – cartes géographiques alignées sur une colonne afin d’illustrer les opérations de guerre (ci-dessous). A de rares exceptions près comme la célébration du centenaire de l’entrée de Genève dans la Confédération, l’illustration n’a pas bonne presse dans les colonnes du quotidien du bout du lac, qui cultive l’écrit comme un art supérieur.

L’arrivée de l’illustration

C’est peu après, durant les Années folles, que l’utilisation de la photographie devient courante. Mais non sans difficulté, car les photos de presse s’adaptent difficilement aux techniques d’impression. D’autant plus que la crise économique de 1929 puis la Seconde Guerre mondiale ralentissent la modernisation des entreprises de presse. Mais déjà, des photos couvrent les «unes», notamment lors de grands événements comme les «Vainqueurs et vaincus» de 39-45:

Parallèlement à la croissance plutôt lente de la photographie, l’image gagne en volume au sein des éditions quotidiennes. Celle-ci devient mondiale, et les cartes des conflits grandissent jusqu’à occuper de pleines pages. C’est aussi durant la guerre que les premières photos de presse font leur apparition dans le Journal. Ici un char, là un avion abattu, se frayant une place à la une, d’ordinaire plutôt illustrée du portrait d’un général ou d’un écrivain décédé. A la même époque, un autre général, Henri Guisan, donne à lui seul naissance au reportage photographique dans le Journal, avec trois clichés le 20 août 1945, ce qui est quasi une révolution.

La «Gazette» se démarque

Les politiques iconographiques du Journal et de la Gazette vont suivre des chemins différents dans la Suisse des Trente Glorieuses. Résolument tournée vers l’illustration, la seconde augmente le nombre ainsi que la taille des images dans ses pages et multiplie les suppléments illustrés. Cette évolution manifeste l’esprit de l’après-guerre, où la mondialisation fait son entrée dans la vie quotidienne: désormais, les pages de la Gazette se remplissent de photos de conseils voyages, de découvertes exotiques et de reportages à l’autre bout du monde.

Les suppléments, surtout, illustrent tour à tour les régions et cantons suisses, mais se consacrent aussi aux capitales et pays étrangers, témoignage d’une ouverture croissante vers la globalisation des thématiques. Si auparavant les images étaient utilisées pour renforcer l’information, les photos sont désormais un moyen de divertissement.

Au Journal, en revanche, la politique éditoriale est plus austère. Il n’y a guère que les cahiers spéciaux, suppléments et pages publicitaires qui bénéficient d’illustrations en nombre. L’actualité quotidienne, elle, ne s’agrémente qu’épisodiquement de quelques clichés.

Dans les années 1970, la politique visuelle de la Gazette change drastiquement et s’aligne sur la mise en page très rigoureuse, presque protestante, de son concurrent genevois. Même si, à Lausanne, on publie une quantité d’images plus importante qu’à Genève, la différence n’est plus aussi distinctement palpable que dans les années précédentes. Globalement, le nombre d’images a continué d’augmenter de façon croissante au cours des années 1980. Dès cette date, les journaux passent d’une image toutes les quatre pages à une par page une décennie plus tard.

Bien qu’ayant connu différentes variations, le nombre et la surface des images n’ont cessé de croître tout au long du XXe siècle, pour parvenir à la place que nous leur connaissons aujourd’hui. Elles gagnent en importance, tout comme les infographies: si, dans la presse, informer c’est montrer, c’est aussi expliquer.

* Anthony Chenevard est historien et responsable d’édition. Pierre-Pascal Baumann est rédacteur et journaliste. Vincent Buntinx est doctorant au laboratoire des humanités digitales de l’EPFL.


Les détails techniques

Le corpus

100 242 éditions (51 061 pour la «Gazette» et 49 181 pour le «Journal»).

937 475 pages (441 497 et 495 978), de 1798 à 1998 pour la «Gazette» et de 1826 à 1998 pour le «Journal».

437 739 images (227 857 et 209 882), dont 22 136 en première page (11 269 et 10 867).

Techniques d’étude
Le taux d’images, des schémas et autres dessins (excluant les publicités) est analysé pour en déceler les pics d’utilisation. Leur surface est également analysée afin de déceler l’utilisation d’images particulièrement grandes.

Outils

Reconnaissance automatique de caractères et d’images.


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