Avant, il y avait bien un malaise diffus, qui se manifestait par un humour de plus en plus cynique, des accès de nervosité et des coups de gueule. Mais personne n'osait vraiment aborder le sujet de front. Le jour où Laurent Guignard, documentaliste à la TSR, a vu ses collègues composer des charniers dans leurs assiettes lors d'un repas de midi pris en commun à la cafétéria, il a compris qu'il devenait nécessaire d'agir. «On en était arrivés à un point où il fallait crever l'abcès, dit-il. Nous nous sommes rendu compte que nous étions démunis face à l'afflux d'images violentes que nous devons traiter quotidiennement.»

Troubles du sommeil et de l'appétit, anxiété, absentéisme, symptômes dépressifs et démissions n'étaient pas rares à la Cellule image de la TSR. Avertie, Françoise Clément, cheffe du service documentation et archives, n'a pas tardé à réagir. «J'ai travaillé cinq ans au Comité international de la Croix-Rouge, et j'ai fait le lien entre ce qu'on me racontait et ce que j'avais vécu. Tous les témoignages présentaient les caractéristiques du syndrome de stress post-traumatique.» Françoise Clément a contacté le service de formation afin de créer un accompagnement adéquat pour les documentalistes. Avec l'aide de Martine Bourquin, formatrice indépendante en gestion du stress, des séances de débriefing ont été mises sur pied il y a un peu plus d'un an.

«Quand j'ai rencontré l'équipe de la Cellule image, je l'ai trouvée plutôt en mauvais état, explique Martine Bourquin, qui a contribué à développer l'unité «stress» pour le CICR. Je savais que mes cours pouvaient se révéler utiles pour les journalistes qui partaient dans un pays en guerre. Mais je n'avais pas pensé qu'en restant ici, on pouvait aussi être victime de l'impact de certaines images. Or, les documentalistes sont confrontés quotidiennement à l'horreur.»

Sur un des murs de son bureau, Laurent a collé une affiche à l'effigie de Gollum, le hobbit dégénéré qui a conduit Frodon et Sam jusqu'au Mordor afin qu'ils puissent détruire l'anneau de pouvoir. La créature imaginée par Tolkien, à laquelle le réalisateur Peter Jackson a donné un visage, a le regard mauvais et le sourire narquois. Mais Gollum n'impressionne pas Laurent. Le Seigneur des anneaux, un film pourtant peuplé d'orques dégoûtantes et de monstres hideux, a représenté pour lui un délassement par rapport à la violence des images auxquelles il est parfois confronté, et dont les téléspectateurs ne voient qu'une infime partie. Laurent est allé chercher quelques cassettes qui contiennent des séquences très dures, jamais montrées au public. «Depuis 2003, nous avons recensé 47 images de ce type», souligne-t-il.

Explosion en Irak. Brouhaha, cris, pleurs. Les brûlés, nus pour la plupart, commencent à affluer dans un hôpital. Certains marchent tout seuls, d'autres sont portés à bout de bras. La chair calcinée pend lamentablement aux extrémités de leurs pieds et de leurs mains. A d'autres endroits, la peau est rose. Un enfant au visage et au corps brûlés parle à ses parents entre deux sanglots. Laurent, qui travaille depuis 9 ans à la TSR, détourne la tête.

«Régulièrement, je me demande si je n'ai pas atteint la cote d'alerte, explique-t-il. Mais j'aime ce métier, et j'aurais de la peine à arrêter. Il est vrai que les images violentes pèsent sur notre vie et notre vision du monde, qui devient plus pessimiste. Car on reste passif face à l'image. L'injustice nous arrive de plein fouet à la figure. L'accumulation d'images violentes est ce qu'il y a de plus difficile à supporter dans notre métier.»

Avoir prise sur l'image

Le besoin d'une structure pour gérer l'énorme flux produit par les agences de presse s'est fait sentir après la première guerre du Golfe. La Cellule image de documentation et archives de la TSR a vu le jour en 1992. Lorsqu'ils travaillent sur l'actualité, les documentalistes visionnent environ 60 sujets de 3 minutes chaque jour. Ils ne peuvent les trier sur le volet et doivent les regarder jusqu'au bout, en donner une brève description, puis les classer. Enfin, ils doivent décider s'ils vont les archiver ou non. Sur 60 sujets, environ 20 sont conservés.

Estelle a commencé son travail à la TSR il y a un an. Sa matinée a été plus ou moins tranquille. Tempête de neige en Turquie, feux d'artifice à l'occasion du Nouvel An chinois, conférence de presse d'un ministre sur la grippe aviaire, la journée ne s'annonce pas trop mauvaise. Cependant, les images d'un mariage en Inde qui a viré au bûcher à cause d'un incendie l'ont choquée. 50 personnes y ont péri. Les images montrent des cadavres, des corps brûlés transportés sur des brancards, une agitation générale. «Certains pays ont une autre culture de la mort que celle qui prévaut en Occident. En Inde par exemple, les cameramen filment les cadavres de très près», souligne Estelle. «Ce métier n'est pas anodin. Ma vision du monde s'en ressent. Alors je lis des articles de fond pour replacer les images que j'ai vues dans leur contexte.» L'essentiel est, en effet, d'avoir une prise sur l'image pour la mettre à distance, remarquent les documentalistes, qui ont bien retenu les leçons de Martine Bourquin.

Trouver les mots pour dire les traumatismes vécus, la colère et la tristesse ressenties face à la barbarie: voilà l'essentiel pour les documentalistes, contraints à la passivité devant l'image, alors que les journalistes ont la possibilité de la commenter.

Violence symbolique

Chacun a sa sensibilité propre face à la violence. Laurent est davantage touché par les images de réfugiés fuyant leur pays que par celles qui montrent les dégâts de certains attentats. «Je supporte beaucoup plus mal la violence symbolique», dit-il. Cécilia réagit de manière physique lorsqu'elle voit des scènes de violence: «J'ai des nausées face à certaines images. En cas de guerre ou d'attentat, les scènes de violence tombent tout au long de la journée. C'est leur enchaînement et leur répétition qui est difficile à gérer. Les documentalistes sont tenus de décrire les images de manière neutre. Ils se trouvent donc dans l'impossibilité d'exprimer leur révolte.» Cécilia supporte cependant plus difficilement la souffrance des survivants, de ceux qui ont tout perdu excepté leur vie.

Les séances de débriefing ont lieu deux fois par année. Mais chaque documentaliste peut contacter Martine Bourquin pour avoir un suivi individuel. Grâce à ces cours, ils apprennent à mieux gérer leur stress émotionnel. «C'est une équipe très soudée, constate Martine Bourquin. Mais à rester toujours ensemble, même aux pauses de midi, ils ressassent les mêmes choses. Je leur ai donc conseillé de sortir de la tour, de faire du sport. Et surtout, de s'occuper d'eux, de faire chaque jour quelque chose qui leur fait plaisir.»

Les conseils ont porté leurs fruits. Face à l'horreur et au sentiment d'impuissance qu'engendrent certaines images, les documentalistes se disent aujourd'hui plus sereins.