Cela faisait des années que les producteurs suisses de spiritueux s'y préparaient. Depuis hier, le prix des alcools étrangers a chuté, jusqu'à 50% dans le cas de certains whiskys. Cela fait la joie des consommateurs, mais les distillateurs suisses et les producteurs de fruits suisses manifestent leur inquiétude. «Nous payons l'ouverture à l'Europe sans en tirer aucun avantage», lance Louis Morand, distillateur de la williamine valaisanne Morand.

Depuis l'entrée en vigueur de la loi fédérale sur l'alcool, en 1932, la Suisse jouissait d'un système législatif hyperprotectionniste en la matière. A l'origine, cette loi avait été conçue pour enrayer la consommation. Réduction de l'offre de boissons distillées d'une part, obstacle à l'importation. Quant aux alcools étrangers importés, ils étaient soumis à un système d'imposition très restrictif. Jusqu'au 1er juillet, le litre d'alcool pur étranger était taxé entre 32 et 58 francs contre 26 francs pour le litre de spiritueux suisse. Les accords de l'Organisation mondiale du commerce ont mis fin à ce système. Depuis hier, c'est 29 francs pour tout le monde.

La Régie des alcools a fait une petite fleur aux distillateurs suisses: elle leur a accordé un rabais temporaire sur les droits. Ils pourront vendre à l'ancien taux – soit 26 fr. le litre – tout ce qu'ils avaient en stock au 30 juin. Il va sans dire que la plupart d'entre eux ont fait marcher la machine à distiller à toute vapeur, bien avant la nouvelle loi. L'un confie avoir environ un an de réserve, «le temps de voir venir». «Pour 3 francs de différence, nous avons fermé les yeux», confie Daniel Collet, président d'honneur de la Fédération suisse des spiritueux. Après cela, le prix des eaux-de-vie suisses devra augmenter d'environ 1,50 fr. par bouteille pour se mettre au diapason de la nouvelle loi. «Mais, pour l'instant, nous répercuterons cette hausse sur nos marges», dit Jean-René Germanier, distillateur de l'eau-de-vie Bon Père en Valais.

Ceux qui vont donc aussi pâtir de cette nouvelle situation sont les producteurs de fruits à qui l'on offrira des prix plus bas en échange de leur marchandise. «J'estime que les 3/4 voire les 4/5 de la production de poire williams du Valais est distillée. Je ne sais pas ce qu'il en est pour la cerise mais, en Suisse alémanique, les producteurs d'eau-de-vie ont fixé à 60 centimes le kilo de cerises. Un homme, en une heure, récolte 10 kilos: ça lui fait un salaire horaire de 6 francs. A ce prix, il n'a plus qu'à couper son cerisier», s'insurge Louis Morand.

D'après la nouvelle loi, les producteurs d'eau-de-vie suisses bénéficient d'une autre faveur: le choix des matières premières avec lesquelles ils peuvent fabriquer de l'alcool s'est élargi. Ils auront désormais le droit de produire de l'eau-de-vie à partir de vin, de céréales et de pommes de terre. «Vous nous voyez en train de fabriquer du whisky dans le Valais? C'est du cynisme!» lance Jean-René Germanier.

Aux yeux des producteurs suisses, le seul moyen de s'en sortir, c'est de tabler sur la qualité. «La poire williams et l'abricot du Valais sont en cours d'homologation. Nous espérons qu'à la fin de l'été ils auront l'appellation d'origine contrôlée (AOC). On est obligés de passer par là. La nouvelle loi, calquée sur la législation européenne, ne protège pas l'origine des fruits: c'est le lieu de distillation qui fait foi. On pourrait donc faire de l'abricotine du Valais avec des abricots d'Italie», explique Jean-René Germanier. La démarche est identique chez les producteurs jurassiens de la damassine.

Quant aux risques de voir la consommation d'alcool augmenter, l'Institut suisse de prévention de l'alcoolisme et autres toxicomanies a lancé une étude sur douze mois. Etonnamment, le Groupement suisse des spiritueux de marque lancera dès septembre une campagne avec ce slogan: «Nous vous apportons la qualité, à vous de jouer la modération.»