Après 157 heures passées dans la prison de gravats à laquelle s'était réduit son immeuble effondré, Yasemin Yaprakçi, 24 ans, a été retrouvée en étonnamment bonne santé. Faible mais consciente, elle a demandé de l'eau à ses sauveteurs, des secouristes de la gendarmerie et de la Sécurité civile. Ils avaient bataillé six heures pour l'extraire des ruines. C'est après avoir décelé dans la nuit le grattement de ses ongles sur une paroi, à l'aide de détecteurs très sensibles, que l'espoir de retrouver une deuxième miraculée était réapparu, au lendemain du sauvetage déjà miraculeux d'un adolescent resté coincé cinq jours et demi. La poitrine comprimée, les fonctions rénales stoppées faute d'hydratation, les jambes menacées de gangrène, mais apparemment sans fracture, la jeune femme a survécu grâce à une poche formée par des restes de colonnes porteuses.

Après une semaine dans cette tombe collective, c'est le fait d'apprendre que son mari et sa petite fille de 2 ans et demi avaient eux aussi réchappé à la mort, qui lui a permis de tenir. Dès les premiers grondements annonçant l'écroulement du bâtiment, que tout le monde a cru dû à un tremblement de terre, son mari avait empoigné leur enfant et couru vers la porte de sortie. Mais, voyant déjà les murs s'effondrer autour de lui et comprenant qu'il n'aurait pas le temps d'échapper au piège, il avait balancé la petite fille vers l'extérieur du bâtiment, la sauvant d'une mort certaine. Le bébé s'en est tiré sans une contusion, lui avec plusieurs fractures.

Mais cette double bonne nouvelle, survenue alors que l'optimisme cédait le pas à la résignation, n'a pas calmé la colère de la population, ni celle, sincère ou pas, des dirigeants politiques turcs. «Les fautifs paieront», avait promis le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, reconnaissant que l'accident était bien dû à une ou plusieurs erreurs humaines, et non pas à la fatalité ou à une catastrophe naturelle. Et quarante-huit heures à peine après le drame, l'entrepreneur Ali Vedat Kaya, soupçonné d'avoir économisé sur les matériaux de construction, avait été interpellé à Antalya, alors qu'il fuyait la ville de Konya «pour ne pas être lynché par la population», avait-il déclaré.

Dans un temps record, il a été inculpé pour homicide involontaire. L'enquête porte également sur la qualité des terrains où avait été construit ce bâtiment de 11 étages, éventuellement donc sur la responsabilité de ceux, à la municipalité, qui avaient délivré le permis de construire. Pourtant, chacun se rappelle que le principal promoteur impliqué dans la mort de 194 habitants de ses complexes immobiliers, lors du séisme du 17 août 1999 (centré sur Izmit, à l'ouest d'Istanbul), demeure libre et toujours en cours de jugement. Et que le 1er mai dernier à Bingöl, en raison des mêmes manquements aux règles élémentaires de construction, un bâtiment public engloutissait 84 enfants sur un bilan total de 176 victimes.

La question est sur toutes les lèvres: si un immeuble construit il y a moins de six ans tombe en poussière sans la moindre raison qu'adviendrait-il en cas de secousse majeure, comme celle attendue dans l'ouest de la Turquie, région la plus peuplée du pays avec notamment une mégapole stambouliote peuplée de près de 15 millions d'habitants? Chacun s'accorde à reconnaître l'efficacité des secours, mais en amont, c'est toujours la malfaçon et la concussion qui sont la règle. Un laxisme que d'innombrables citoyens «paient de leur vie», pour reprendre l'expression du premier ministre.

«La prise de conscience est indéniable depuis 1999, et les moyens donnés aux secours ont été grandement améliorés», estime Jean-François Pérouse, responsable de l'Observatoire urbain d'Istanbul au sein de l'Institut français des études anatoliennes (IFEA). Mais «la prévention reste extrêmement insuffisante», ajoute-t-il, rappelant que le simple inventaire des bâtiments de la première métropole du pays demeure inachevé. Quant à leur expertise d'un point de vue de la résistance à un choc sismique, on est loin du compte, alors que l'auto-construction, un mal qui toucherait environ 60% des logements de la ville, demeure une gangrène. La clef d'un système efficace de régulation est la pénalisation des fautes menant à ces accidents, estime Muamer Adem, professeur de droit à l'Université d'Istanbul. Les constructeurs véreux ne doivent plus être condamnés pour simple «construction hors permis», mais bien pour «faute grave menant à mort d'homme», et la peine (18 mois) ne doit plus être partagée entre les différents protagonistes.