Société

Les immigrés de la deuxième génération font la fête à Zurich

Deux jeunes femmes choisissent le T-shirt pour relancer le débat sur la situation des générations nées en Suisse de parents étrangers. Le terme de «secondo» est en train de devenir à la mode.

La municipale socialiste de la police Esther Maurer sait-elle qu'elle est indirectement à l'origine de la fête organisée demain dimanche au club Moods dans le très branché Schiffbau de Zurich? C'est elle qui avait déclaré maladroitement, après les débordements qui ont émaillé le dernier 1er mai zurichois, qu'une partie des casseurs étaient des «secondos». Le mot était lâché, les médias s'engouffraient dans la brèche, «autos en feu et secondos déchaînés», titrait notamment la Neue Zürcher Zeitung, parlant dans son article de la forte présence de «jeunes étrangers avec du gel dans les cheveux, ceux que l'on appelle des «secondos». Les jours suivants, les services d'Esther Maurer s'empêtraient, maniaient le terme avec des pincettes et démontraient, passeports à l'appui, que les étrangers interpellés n'étaient en fait qu'une petite minorité. Ce qui ne disait rien de plus ni de moins sur l'origine des jeunes impliqués dans les incidents.

Pour Genny Russo, 32 ans, de parents italiens, et Bettina Carmen Hannemann, 34 ans, de mère espagnole et de père allemand, c'était le déclic: «Tout à coup, être secondo n'avait plus qu'une connotation négative. Cette manière de mettre tout le monde dans le même panier, sans se préoccuper des origines de cette colère, cela nous a choquées.» Les deux jeunes femmes, nées en Suisse, sont des étrangères de deuxième génération, des «secondas», comme l'affirme fièrement l'inscription sur leur pull. Elles ont choisi le T-shirt comme moyen de communication, «pour montrer que, même si on n'a pas un type étranger, on a grandi avec différentes cultures, et que c'est un grand avantage». Et sur la lancée, elles organisent à elles seules une grande fête dimanche soir dans le Schiffbau, «ouverte à toutes et tous: nous ne voulons pas créer de nouvelles barrières». «nous sommes là, parce que nous sommes là», dit le petit carton invitant à la fête, animée notamment par un groupe bernois de rock porté aux nues par les spécialistes et qui s'appelle – on l'aura deviné – Secondo.

Le terme, quasiment inconnu en Suisse romande, a été lancé en 1993 par le cinéaste suisse Samir – père irakien, mère suisse, arrivé à Zurich à l'âge de 7 ans – avec son documentaire Babylon 2, consacré précisément à des jeunes de la deuxième génération. Samir sera présent dimanche à la fête avec un autre de ses films, ID Swiss. Les secondos sont une réalité statistique imprécise, puisque seuls les jeunes qui gardent le passeport de leurs parents sont recensés comme tels, les naturalisations n'étant pas (encore) comptées dans cette catégorie. Ainsi, on dénombre quelque 475 000 personnes de nationalité étrangère nées en Suisse ou arrivées avant leur dixième anniversaire. Parmi elles, plus de 140 000 (30%) ont un passeport italien, 72 000 de l'ex-Yougoslavie et 43 000 du Portugal.

Pour Anne Juhasz, chercheuse à l'Université de Zurich, le terme de «secondo» est délicat: «Il implique une situation commune qui en fait ne l'est pas du tout. Les conditions de départ sont très différentes: les jeunes Turcs, sans parler des jeunes de l'ex-Yougoslavie, doivent encore se défendre contre des discriminations criantes, que ce soit dans leur parcours scolaire ou pour trouver une place d'apprentissage.» Pour la sociologue et chercheuse au Forum suisse des migrations de Neuchâtel Rosita Fibbi, «se définir comme secondo, c'est mettre en avant non pas son appartenance culturelle, mais le fait d'être issu de l'immigration. Le terme n'a de sens que par rapport à la Suisse». Cette attitude est plus répandue en Suisse alémanique, où les structures d'organisation de la première génération d'immigrés étaient plus souvent séparées selon les langues, comme dans les syndicats. «De plus, la xénophobie ambiante y est plus forte, alors qu'en Romandie, selon la tradition française, il suffit de participer pour faire partie de la communauté locale.»

Depuis le mois d'août, un premier stock de 500 T-shirts est déjà épuisé, une nouvelle édition est en route. La majeure partie des acheteurs et acheteuses sont d'origine italienne, «mais nous sommes là pour tous», s'empresse de préciser Genny Russo. Beaucoup de Suisses demandent aussi à en acheter et se trouver des ancêtres étrangers devient un must. Les deux jeunes femmes soulignent qu'elles sont parfaitement intégrées à Zurich. Pourquoi alors mettre à tout prix l'accent sur l'origine étrangère de leurs parents? «Il y a un peu de provocation, nous voulons montrer que nous sommes d'ici, que nous devrions avoir au moins le droit de vote et que nos enfants devraient être naturalisés d'office. Mais nous restons des étrangères, avec un permis C ou B, ce qui implique le risque d'être expulsé de Suisse», explique Genny Russo. Elle espère que Ruth Metzler, qui a remercié pour le T-shirt qui lui a été offert, et l'Office fédéral des étrangers, qui en a commandé plusieurs exemplaires pour sa tombola de Noël, ont compris le message.

http://www.secondas.ch

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