«Tu sais, tu ne seras jamais qu'une exception à ma sobriété, jamais qu'une exception à ma sobriété.» C'est ce que fredonnait Tanita Tikaram, fin des années 80. Et c'est aussi le refrain qui aurait pu servir de bande-son aux défilés de mode présentés à Milan et à Paris, ces trois dernières semaines, par les grandes marques du luxe et de la création branchée. Deux cents shows marqués, pour les plus telluriques d'entre eux, par un retour à des silhouettes savamment dessinées. Les manches ont gonflé, les jupes pouffent, les dos respirent, les nouvelles vies s'écrivent en plusieurs volumes. Avec, pour faire twister cette sobriété, des décorations par brassées, fleurs cousues, nœuds, dégringolis de fourrures, ruchés immodestes. Moins de négligé. Mais rien d'appliqué.

Modeland. Une île sort de l'eau. Un continent s'estompe doucement.

Le monde nouveau, c'est celui foulé par les silhouettes des marques Louis Vuitton, Hermès, Prada (surtout), Marc Jacobs ou Rochas qui ont coupé les ponts avec la mode 2000-2005. Sur cette terre neuve, le noir est à nouveau de rigueur, le jean et même la jupe serrée sont éradiqués, le buste est encore plus court qu'avant, la passion bout sous les manches ballon ou gigot, sous les manteaux en trapèze souple, les brandebourgs bolcheviques, les manteaux dont la taille est soulignée par de petites fronces ou de grands plis. Un paysage sur lequel passe l'haleine du couturier Cristobal Balenciaga (lire ci-contre) et les vents héroïques de la Mitteleuropa.

Peu de chairs nues, aucun ventre à l'air. Sur le sol de ce monde-là, les femmes dessinent des ombres qui ressemblent à des mobiles de Calder, avec leurs pièces de vêtements qui se superposent sans mouler. «A New York, c'était comme si les designers étaient allés visiter une exposition de portraits flamands, corsets noirs, cols montés, mais la souplesse en plus», explique une rédactrice américaine. Dans le Herald Tribune, la grande Suzy Menkès, plume pointue et coiffure en houppe, a lancé l'expression «modération romantique». Qui dit tempérance ne dit pas ataraxie! Cette nouvelle sobriété est en effet illico réchauffée par une consommation immodérée de fourrures (astrakan de toutes les couleurs, agneaux de Mongolie, moutons retournés), une fringale de matières nobles. Bref, une mode en train d'éclore du côté de chez Hitchcock et qui tourne gentiment le dos aux copines de Sex and the City. Imposera-t-il jusque dans la rue ses volumes encombrants et son élégance savante?

Fiat luxe!

Parce que l'autre monde entraperçu en trois semaines d'intenses défilés, c'est justement celui de Carrie Bradshaw et de sa bande de superfilles new-yorkaises. Leurs panoplies vintage, leurs stilettos luisants, leurs petits cardigans près du corps, leurs looks remixant les années 50 et le swinging London, leurs semis de paillettes, s'ils tiendront, cet été encore, le haut du pavé et de la rue, ont un peu éventé leur branchitude. Sauf, bien sûr, si de telles allures ont été concoctées par des marques sûres de leur désinvolture comme Lanvin, Burberry, Paul Smith ou Dries van Noten. Sans oublier Chloé qui a signé, pour le printemps 2005, la plus buzzante des collections.

Quelques flashes mémorables ramenés de Milan et Paris? Quelques souvenirs pour l'hiver prochain? Les capes de pensionnaire en phase d'émancipation qui devraient être un des hits de l'hiver prochain (Miu Miu, formidable). Les manteaux d'homme fatigués, tissus masculins, jetés par Dries van Noten sur des robes de satin dégrisées – quoi de plus beau qu'un manteau d'homme sur deux épaules menues, hein? Balenciaga et sa redéfinition de la bourgeoisie. Les mousselines de soie et les libertés de garçonnes, inimitables by John Galliano. Les somptueux moutons retournés, parfois réduits à d'immenses cols (Hermès, belles vibrations violines, bouteille, chocolat). Chez les mannequins, les chevelures qui ont passé au roux (Elise Crombez). Le soir court, aussi bref que graphique, décrété chez Chanel. Sans oublier l'émotion de voir une époque s'inventer un futur, inlassablement, dans les armoires du passé.