En mordant dans mon sandwich, j'ai entendu une langue étrangère que je ne comprenais pas du tout. J'ai regardé autour de moi, je n'ai pas vu d'où elle venait. J'étais dans une ville éloignée. Des détritus en carton s'amoncelaient au pied d'une vespasienne automatique. Il y avait des hommes qui venaient au bistrot boire leur café en poussant un landau; ils souriaient à leur petit dont je ne distinguais pas le visage car il était abrité par un toit amovible en tissu translucide. Un jeune couple (sans enfants) avait l'air de mener une conversation décisive qui était interrompue par la sonnerie de leurs téléphones qu'ils portaient aussitôt à l'oreille. La discussion n'avançait pas et ils se reprochaient mutuellement leur manque d'attention dans un moment décisif. «Si tu m'aimes, je ne vois pas pourquoi tu lui réponds», disait la jeune femme avant de répondre elle-même à un appel.

De l'autre côté de la rue, j'apercevais un grand parc où il n'y avait personne. Et de temps en temps passaient des trams qui s'arrêtaient au pied d'une haute tour à un endroit strictement désert. Le garçon qui m'avait apporté mon sandwich était jovial et curieux. Il connaissait plusieurs personnes qui s'étaient assises à la terrasse, dont un homme qui buvait une bière avec son fils adolescent qui ne buvait rien - ils se ressemblaient terriblement à cause de leur nez en trompette. Le garçon, costaud et ventripotent, travaillait avec bonheur; il prenait les commandes sans faire patienter ses clients, apportait l'addition dès qu'ils la lui demandaient. J'ai été surpris en recevant la mienne par le prix du sandwich dans cette ville éloignée de celle où j'ai l'habitude de vivre et de payer des additions salées.

Des jeunes femmes séduisantes passaient dans la rue piétonnière en jupe légère avec d'énormes sacs en papier portant la publicité d'un grand magasin qui se trouvait à deux pas. Les marchands de frites et de glaces italiennes faisaient d'excellentes affaires. Un vendeur de valises à roulettes proposait des modèles en solde. J'avais envie de rester tranquille, mais je me suis levé. Je n'avais pourtant ni rendez-vous, ni travail, ni article à livrer qui aurait troublé ma quiétude. Je me suis retrouvé dans le parc où il n'y avait personne, sauf qu'il y avait quelqu'un puisque je m'y trouvais maintenant. J'ai marché vers une rumeur que j'entendais un peu plus bas, là où je devinais les murailles d'un château. En m'approchant, je me suis penché au-dessus d'un muret qui protégeait les fossés. J'ai aperçu une ribambelle d'enfants qui déjeunaient sur l'herbe au bord des douves où nageaient des canards. Devant la boutique de souvenirs, le marchand fumait une cigarette en lisant son journal. Le restaurant du château proposait une formule tout compris avec dessert. Des autocars vides barraient la vue sur une rivière lente. Les portes des maisons historiques laissaient entrevoir des vies dont je ne savais rien. En me tournant, j'apercevais au loin des ruelles étroites et sombres où il était possible de faire des rencontres. Mais il était une heure de l'après-midi, un vent léger rafraîchissait l'air; et j'ai continué de marcher au soleil.