Je viens de découvrir au Centre Pompidou, à Paris, un dispositif ingénieux qui permet aux visiteurs des expositions de ne plus être les victimes passives des commentaires trop savants. Il porte l'appellation de «dispositif d'annotation collaborative». Quiconque peut ajouter son grain de sel à la visite audioguidée du commissaire, aux propos des «personnalités du monde des arts et des lettres» qui ont «apporté leur éclairage sur la manifestation», et, muni de sa propre lampe de poche, prendre d'assaut l'interface, y compris celle de son téléphone portable, pour éclairer l'éclairage lui-même illuminé par la visite officielle. Il est possible, après coup et en cas d'incertitude sur une expression anglaise, d'apporter des corrections sur un site internet prévu à cet effet.

C'est une idée merveilleuse et une appellation digne d'éloge. Les noms ont leur importance, surtout quand on utilise les SMS, plus ils sont courts plus ils sont éloquents. La prime au succès du livre, par exemple, qu'envisage de mettre sur pied l'Office fédéral de la culture sur le modèle de celle qui est appliquée au cinéma. Une prime à l'échec aurait eu mauvaise façon. En plus de confier la répartition des subventions exclusivement à des experts fatigués par une vie entière consacrée à la lecture, la prime au succès est une procédure d'attribution indexée sur le nombre d'exemplaires vendus. Elle complétera les sommes accordées à des livres invendables. Je profite de ce dispositif d'annotation collaborative ouvert sous la rubrique «impondérables» pour dire le bien qu'elle fera à la littérature et aux lecteurs qui doutent de leur influence.

Quoi de plus démocratique que de leur confier la vérité littéraire? En achetant, je prends des titres au hasard, Inceste au pied du Cervin, Comment vivre après trente ans ou Convaincre sans ennuyer, le lecteur votera en faveur d'écrivains méritants, d'éditeurs consciencieux ou de libraires courageux qui se répartiront la manne fédérale. Tous les livres achetés ne parviendront pas à franchir la barre du succès. Quoique l'important soit de participer, les lecteurs gagnants (ceux qui auront choisi les mêmes ouvrages que leurs voisins) devraient bénéficier d'une prime d'encouragement sous forme d'un allégement d'impôt. L'OFC pourrait développer sa politique ambitieuse en invitant les amis du livre à des rendez-vous annuels au bord du lac et s'inspirer du dispositif d'annotation collaborative pour définir ses projets à long terme.

Il importe que la population des lecteurs soit traitée avec respect par les autorités puisqu'elle ne l'est pas toujours par les éditeurs qui publient des ouvrages incompréhensibles. Dans leur grande sagesse, nos édiles ont décidé de donner la responsabilité de la culture au conseiller fédéral chargé des affaires sociales. La prime au succès permet d'éviter un stress négatif aux amis du livre qui ne connaissent aucun des noms d'auteurs subventionnés jusqu'ici par les commissions de spécialistes. Elle favorise l'auto-estime des écrivains les plus riches et des lecteurs les plus conformistes. Elle devrait diminuer rapidement le nombre des maladies psychosomatiques. Une économie pour tout le monde. Et un grand pas pour l'humanité.