Je suis mou. Je me traîne. Plus rien ne m'intéresse. Même samedi soir. C'était un repas bavard avec cheminée et feu de bois. Une anthropologue spécialisée dans la civilisation des Aborigènes d'Australie ou des Indiens d'Amazonie, je ne me souviens plus laquelle, raconte ses démêlés avec les contrées primitives. Elle s'était éloignée du campement pendant la nuit et tente à son retour de dormir dans un hamac-moustiquaire en forme de tube suspendu. On la trouve le matin tout emberlificotée et couverte de piqûres d'insectes. Les Indiens (ou les Aborigènes) ont trouvé ça drôle.

Dimanche, je sors pour un jogging. Je passe devant une animation organisée par une grande marque d'eau minérale, taî-chi avec musique pseudo-extrême-orientale, capoeira sur un enregistrement réalisé à Salvador de Bahia, taekwondo aux accents des gongs coréens. Les professeurs montrent le mouvement, les élèves essaient d'imiter. Quand débarque une bande d'hurluberlus armés d'un mégaphone qui interrompt l'animation et déverse des centaines de bouteilles en plastique au son de slogans qui condamnent la marque d'eau minérale parce qu'elle ne participe pas au recyclage et aux économies d'énergie. Il paraît que c'est la journée du développement durable.

Je croise des hordes de cyclistes qui honorent la fête du vélo et la lutte contre la pollution. J'entends au loin un vrombissement. Je m'approche en trottinant. Aux pieds des Champs-Elysées, juste avant la place de la Concorde, une violente odeur d'huile brûlée me remplit les poumons et me rappelle les cigares que j'ai fumés pendant la journée sans tabac. Une foule de curieux entoure des voitures de course qui se préparent pour un défilé tonitruant. Un individu vêtu d'une combinaison dont l'inscription «marshall-commissaire» indique qu'il fait partie des organisateurs, m'explique que c'est la fête des moteurs et qu'on vend ici des places pour le Grand Prix de France de Formule 1. Sait-il que c'est aussi la journée du développement durable. Il me répond: «Ah bon!» Je m'éloigne en ricanant.

Le même soir, j'écoute un professeur de littérature à la retraite qui s'occupe en réalisant des missions culturelles en Algérie. Il parle des bibliothèques désorganisées, des étudiants qui ont appris les méthodes d'analyse de texte sans avoir eu l'occasion de lire les bouquins auxquels ces méthodes devraient être appliquées. Et d'un directeur de département universitaire qui a monté une «structure» privée pour enseigner le français aux salariés des nombreuses entreprises chinoises qui construisent des équipements lourds près d'Alger. «Il m'a dit, explique le professeur scandalisé, que si le Ministère français des affaires étrangères ne l'aide pas, il enseignera l'anglais aux Chinois.» Je lui demande: «Pourquoi pas?»

Qu'est-ce qui m'arrive? Chaque minute me semble une éternité. Vendredi, c'est bientôt? Le Mondial de football approche trop lentement. Et en attendant? J'attends.