La boulangerie qui fait le coin de la rue Léon Batifol et de la rue Auguste Empereur a encore changé de propriétaire. Une chance pour les amateurs de pain, car c'était la pire du quartier. Ses baguettes avaient la consistance du caoutchouc, ses croissants celle de la sciure; la tarte aux pommes était faite avec de la purée en boîte et les bonbons de toutes les couleurs séjournaient si longtemps dans leur bocal qu'ils rebutaient les enfants. La boulangerie de la rue Batifol avait pourtant un beau décor datant du début du XXe siècle, lorsque le quartier parisien de la gare de Lyon s'est couvert d'immeubles pendant l'Exposition universelle de 1900. Des peintures sous-verre autour des vitrines fêtaient le pétrin, le four et les travaux nocturnes qui préparent les petits déjeuners. Quant au plafond du magasin, il célébrait la terre, le blé, la farine et les jolis moulins. Cette boulangerie avait connu son heure de gloire.

Le boulanger et la boulangère d'autrefois habitaient un logement au premier étage avec leurs sept enfants. La boulangère dormait en paix pendant que son mari était au fournil car l'odeur du pain chaud l'assurait qu'il n'était pas parti courir le guilledou. Elle descendait vers six heures du matin après avoir ôté ses bigoudis et mis du rose à ses joues. Saluait les clients matinaux. «Une baguette bien cuite pour Monsieur Duramond.» «Six croissant-beurre pour les Martineau, avec une brioche mousseline pour grand-mère.» C'était l'époque où les gâteaux étaient faits sur commande les jours de fêtes et d'anniversaires. Le boulanger et la boulangère d'autrefois ont vieilli. Les enfants sont allés habiter en banlieue laissant leurs parents à l'ennui. La boulangerie fut donc à vendre. Les successeurs, grisés par sa réputation, s'installèrent dans le petit appartement. Or le métier était perdu. La farine n'avait plus de goût. Le levain était remplacé par la levure chimique. Et un supermarché, à quelques pas, faisait une concurrence d'autant plus affreuse qu'on y trouvait du pain aussi mauvais, mais moins cher. La poussière ensuite fit son œuvre.

Les successeurs, ruinés, déménagèrent en tapinois. Un jeune boulanger et une jeune boulangère convertis aux aliments bio rachètent alors le fonds de commerce. La jeune boulangère dit à son compagnon: «Nous devrions rénover le décor.» Le jeune boulanger fait un emprunt et, quelque temps plus tard, ils commencent à travailler dans des locaux resplendissants. Le ventre de la boulangère a eu le temps de s'arrondir et des jumeaux sont nés. La vie est belle. La clientèle du quartier heureuse. Le pain a retrouvé l'odeur du pain, les croissants dégoulinent de beurre, il n'y a de tarte aux pommes qu'à la saison des reines de reinettes et la boulangère donne un baiser au boulanger chaque fois qu'il passe au magasin. Un dimanche matin d'automne, vers neuf heures, les rares promeneurs qui se sont aventurés sous la pluie trouvent le rideau de fer baissé; ils entendent des cris derrière les volets du premier étage. L'asphalte, noirci par l'humidité, est constellé de taches de chewing-gum. Soudain, un craquement sourd, un bruit de verre brisé. Silence. Depuis, les portes restent closes; et les jumeaux sont placés en famille d'accueil.