Le profil des pyromanes automobiles ne collerait que de très loin à celui qu'en donnent les journaux télévisés aux heures de grande écoute. La région Nord-Pas-de-Calais, où plus de 1500 véhicules ont été brûlés pendant les neuf premiers mois de l'année (autant qu'en 2005 sur doze mois), a utilisé un logiciel nommé Prevu (programme de recensement et d'évaluation des violences urbaines) pour mieux le connaître.

Il ressort que 40% de ces mises à feu sont des destructions de preuve (vol, hold-up, etc.), 30% sont le fait de propriétaires qui veulent éliminer une épave, 20% sont destinées à obtenir l'indemnité d'une compagnie d'assurance, 5% correspondraient à des jeux idiots ou à des vengeances et 5% seraient des réactions à des opérations de police.

Cette statistique est difficilement extensible aux autobus qui flambent depuis quelques semaines. On voit mal les régies de transports publics se débarrassant ainsi de leurs machines, de même qu'un hold-up accompli avec un véhicule de 60 places incapable de distancer un motard inexpérimenté. Il faut donc trouver d'autres explications.

En France, la plupart des bus et des métros disposent de strapontins censés servir uniquement durant les périodes creuses. Les usagers parviennent généralement à parcourir la distance qui sépare la porte d'entrée du dernier siège disponible avec une vivacité stupéfiante quel que soit leur âge et leur chargement (sacs à dos, valises à roulettes, meubles en kit, chariots à provisions). Commence alors une bataille sans merci dont les rares strapontins sont l'enjeu. L'occupant se considère sur une place assise ordinaire bien que son siège à ressorts ne lui permette que d'y poser une fesse et qu'il ait tendance à la chasser vers le haut. Lorsque le couloir et les plates-formes sont surchargés, il regarde la pointe de ses chaussures. Il accepte qu'on le piétine sans protester. Il n'entend rien de la colère qui gronde. Il s'estime agressé quand, enfin, il se lève en poussant un soupir.

Le strapontin ne porte pas seulement des voyageurs sûrs de leur droit. Il porte les stigmates de ce qu'il y a de commun dans les transports en commun, la fatigue, la mauvaise humeur, l'exhalaison d'une aura hostile en direction de ce qui s'approche. Quand le strapontin se redresse en claquant, il indique à celui qui le quitte qu'il était un intrus. Bref, le strapontin montre que le transporté ferait mieux de la boucler. C'est pourquoi il est la première victime de la colère contre les bus. Les spécialistes en épidémies de déprédations sur transports publics devraient mettre au point un instrument statistique préventif dont le strapontin serait la variable de contrôle. La hausse du taux de révolte anti-strapontin prépare à coup sûr des passages à l'acte bien plus graves.