A quelques jours des élections présidentielles, il est tentant d'émettre un avis sur ce qui serait bon pour la France. Il est vrai qu'un conseil donné à 44,5 millions d'individus (c'est le nombre des citoyens inscrits sur les listes électorales) multiplie d'autant la valeur de celui qui le donne. The Economist, le très respectable magazine dont la rubrique Books and Arts est si courte qu'on comprend mal pourquoi il la met au pluriel, suggère de voter Sarkozy. Je me tâtais au cours d'une réflexion déambulatoire, quand j'ai avisé une affiche d'une dizaine de mètres proclamant «Ici a été conçu le train du record» sur un immeuble appartenant à la SNCF, à deux pas de la gare de Lyon et de mon domicile parisien.

Le bâtiment vient d'être dégagé des échafaudages et des barrières qui ont servi à sa rénovation intégrale. Si la rame TGV qui a atteint 574,8 km/h a été conçue pendant les travaux, ce record n'en est que plus méritoire, me suis-je dit avant de m'éloigner tout en me demandant si cette performance extraordinaire rejaillissait sur les habitants du quartier et s'ils y pensaient en faisant la cuisine.

Je me suis souvenu qu'enfant, lorsque j'habitais en Suisse, j'adorais les performances ferroviaires, la puissance des locomotives «Crocodile», la longueur du tunnel du Saint-Gothard, et la manœuvre de retournement du train La Chaux-de-Fonds/Neuchâtel à Chambrelien, qui a donné son nom au changement de direction statique en ski. J'ai connu le goût de la neige poudreuse; et l'odeur des sapins m'a poursuivi au point de m'arracher des larmes quand je visitais le marché aux fleurs près de Notre-Dame de Paris pendant la période de Noël.

A quoi tient l'admiration que l'on porte à l'endroit où l'on vit? A l'habileté des cantonniers qui, à l'aube, dégagent les rues en hiver ou à celle des horlogers complets? A la pousse irrésistible des jonquilles dans les pâturages? A la saveur du chocolat? Au geste parfait d'un footballeur de l'équipe locale? La vitesse du TGV m'a rappelé celle d'un train rouge (le plus rapide de Suisse à l'époque) lancé sur une ligne droite du Valais dont je voyais l'image dans l'un de mes livres scolaires.

J'avais traversé les files de voitures qui encombrent la rue de Lyon et je ruminais encore. Je me suis rendu compte que je m'étais éloigné de la SNCF. Le record du TGV n'avait plus d'emprise sur moi. Il suffit de traverser une rue ou de sauter un ruisseau pour se sentir ailleurs ou se trouver chez soi. Il existe des lieux auxquels on n'appartient pas et où tout est mystère. Pourquoi parler de «La France», de «La Suisse» ou d'entités abstraites, alors qu'il est possible de mesurer la richesse du monde le nez au ras des pâquerettes à humer le parfum d'un brin d'herbe? Et pourquoi nier que les grandes décisions se prennent en raison de détails qui sont insignifiants pour les autres?