Depuis une quinzaine de jours, le marché international de l'art donne quelques signes de faiblesse alors qu'il semblait jusque-là épargné par la panique financière. Bravo, diront ceux qui trouvent immoral qu'un tableau de Mark Rothko ou de Jackson Pollock coûte des dizaines de millions de dollars. Ils oublient que les ventes millionnaires ne sont que la partie la plus visible d'un marché où la très grande majorité des œuvres est négociée à un prix raisonnable, pas plus élevé que celui d'un nouveau fauteuil au salon ou d'un voyage au bord de la mer. Quand la crise touche le marché international, des milliers d'artistes moins connus perdent leur seule source de revenu, la vente à une clientèle de proximité, et doivent souvent abandonner leur création pour des travaux alimentaires. Personne ne peut dire s'il y a parmi eux des individus qui auraient changé le cours de l'histoire de l'art.

Cette crise qui couve oblige à s'interroger sur le modèle de financement culturel mixte public-privé qui s'impose depuis une dizaine d'années même dans les pays et dans les régions les plus étatistes en la matière. L'exposition «Picasso et les Maîtres» n'aurait pu avoir lieu à Paris sans la contribution de LVMH. Quand le musée du Louvre veut rénover des salles ou en construire de nouvelles, il est obligé de faire appel à des sponsors car l'Etat ne lui en donne plus les moyens. A Lausanne, la construction d'un nouveau Musée cantonal des beaux-arts ne dépend pas seulement de la volonté populaire mais aussi des 50% apportés par des mécènes. La situation est la même pour l'agrandissement et la rénovation du Musée d'art et d'histoire de Genève. Ce modèle est parfait quand l'économie le veut bien. Il est fragile quand d'autres priorités se présentent. Le financement de la culture d'aujourd'hui a pourtant des effets sur l'avenir.

Après la crise de 1929 aux Etats-Unis et l'arrivée de Roosevelt au pouvoir, le New Deal a été appliqué à tous les secteurs de la société américaine. A partir de 1933 et pendant une dizaine d'années, des dizaines de milliers d'écrivains, musiciens, metteurs en scène, acteurs, peintres, sculpteurs ont touché un revenu régulier pour des activités en relation avec leur art. Parmi eux, Mark Rothko et Jackson Pollock. Dans les années 1930, l'influence culturelle des Etats-Unis, sauf celle de leur cinéma, était très loin derrière celle de l'Europe. Un quart de siècle plus tard, la situation s'est retournée et les peintres américains, grâce à des artistes comme Rothko et Pollock, ont occupé le devant de la scène mondiale.

La culture est un investissement à très long terme qui ne préoccupe pas ceux qui jonglent avec des milliards dans les salles de marché, et ne semble pour l'instant pas inquiéter les pouvoirs publics qui volent au secours des banques sans rien dire de ce nouveau modèle de financement culturel mis à la mode avant la crise, alors qu'il s'appuie sur la générosité de gens qui ont maintenant d'autres choix à fouetter.

Maigre consolation, personne ne saura jamais quelles œuvres n'auront pu voir le jour parce que leur auteur potentiel a dû parer au plus pressé. En art, ce qui n'est pas n'a pas d'importance. Est-ce suffisant pour s'en désintéresser?