Tout le monde, ou presque, connaît Justine Henin, la retraitée du tennis qui aura 26 ans dimanche prochain. Tout le monde a pu la voir taper sur la balle avec la force d'un bûcheron et courir sur le court avec l'agilité d'une gazelle, compenser sa petite taille par une débauche d'activité, casquette vissée sur le crâne. A l'heure de la remise des trophées, donc fréquemment, elle montrait un sourire triste, joues creuses, regard brillant, lèvres tendues aux commissures. Justine Henin était une dame de douleur. Elle parlait souvent de sa mère, décédée quand elle était adolescente, de ses efforts, de son corps torturé par l'entraînement. Elle s'est mariée. Elle a ajouté le nom du mari au sien. Puis s'est retrouvée Justine Henin. Il y avait toujours la souffrance et le travail, au point que je l'associais à l'héroïne du Marquis de Sade (1740-1814), Justine ou les malheurs de la vertu.

Il y a quelques jours, je suis tombé sur une émission de télévision consacrée à une jeune femme épanouie qui racontait son action en faveur des enfants atteints du cancer. Il m'a fallu une dizaine de minutes pour voir qu'il s'agissait de Justine Henin. Elle était détendue, parlait sans la boule d'angoisse qui encombrait d'habitude sa voix pendant les interviews. Elle avait un beau visage. Les articles qui ont salué son départ ont parlé de soulagement, de fin de carrière réussie, de courage. En regardant cette émission, j'avais simplement le sentiment de voir une personne débarrassée d'une maladie, avec qui il serait possible d'avoir une conversation sur autre chose que le sport, bien que le sport tienne une grande place dans mes conversations.

J'ai de la peine à comprendre pourquoi le nouveau visage de Justine Henin m'a surpris, pourquoi je ne l'avais pas deviné sous la carapace de la sportive. Quelque chose s'est dénoué, que je pensais irrémédiable, grâce à l'abandon du sport de compétition dont l'image est associée à l'épanouissement alors que l'histoire du Justine dit exactement le contraire. Elle dit, ce n'est pas dans l'air du temps, que l'effort, la lutte même pacifique contre les autres, dans le travail et dans les loisirs, tout ce qui contribue à la réussite telle qu'elle est célébrée aujourd'hui, produisent des nœuds au milieu des êtres, des dos qui grincent, des épaules rigides, des sourires figés, et que le culte du corps ou de la carrière transforme les vies en règlements de comptes intérieurs.

Le Marquis de Sade écrit au début de Justine: «[...] unissant le langage le plus cynique aux systèmes les plus forts et les plus hardis, aux idées les plus immorales et les plus impies, nous allons, avec une courageuse audace, peindre le crime comme il est, c'est-à-dire, toujours triomphant et sublime, toujours content et fortuné et la vertu comme on la voit également, toujours maussade et toujours triste, toujours pédante et toujours malheureuse.» Le Marquis de Sade fut un joyeux destructeur d'illusions. En remplaçant la vertu du sport par celle de la compassion, «la grande absente de Roland-Garros» (son surnom pendant la quinzaine) n'aurait-elle troqué sa souffrance que pour un sourire provisoire et pour de nouveaux malheurs? Mon cher Marquis, ça, je n'arrive pas à m'y faire.