Dans les gares, y compris à la gare de Lyon, Paris, il est plus fréquent de rencontrer des voyageurs que d'entendre des orchestres de chambre. Cet orchestre opère en sous-sol, dans le couloir qui conduit de la ligne 1 du métro à la station du RER. Il s'installe plusieurs fois par semaine en fin d'après-midi. Peut-être; je ne suis pas sûr. Je le vois de temps en temps. Quand? Je ne sais plus exactement. Je l'ai encore vu il y a quelques jours. Vu et écouté. Ecouté? A vrai dire, juste une trentaine de secondes. Il jouait du Corelli. Ou de l'Albinoni. Ou du Vivaldi. Un de ces compositeurs italiens qui ont la réputation d'embellir les cuisines et les salles de bains, et de donner à la vie le décor du plaisir. Des clous. Cette musique est affreusement triste, avec ses dièses et ses bémols, ses demi-tons que le violon désaccorde et déchire douloureusement. Le bonheur italien est souvent très proche du drame.

Les musiciens de cet orchestre portent en évidence le badge de la Régie Autonome des Transports Parisiens qui les autorise à faire de ce couloir une salle de concert provisoire. Ils attirent un nombreux public auquel j'évite de me mêler. J'habite à quelques pas, à la sortie du métro. Je ne vais tout de même pas me mélanger à un public de passage. Alors je passe. Chaque fois que je perçois les premiers signes de leur présence, de loin, depuis la salle d'échange du RER, je pense que je vais m'arrêter. «Cette fois je m'arrête et je les écoute à fond», je me dis. Je franchis le portillon qui conduit au couloir. Les notes se précisent. Je prends les escaliers roulants. Les notes se précisent encore. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué lorsque vous venez à Paris, certaines stations ont une acoustique exceptionnelle. Ces musiciens le savent. Ils savent se placer à l'endroit d'où viendra la grande résonance.

Je marche vers la sortie. La musique marche vers moi, il me semble. Autour, les gens sont pressés. Je suis pressé. Le métro est fait pour ça. Mais j'ai le sentiment que je suis le seul auditeur. Que les notes viennent directement de l'orchestre jusqu'à mes oreilles et que les autres passants ne peuvent pas les entendre. Pourquoi donc, s'ils les entendent, n'ont-ils pas les larmes aux yeux? Je vois l'orchestre. Et le groupe des auditeurs qui bouche presque tout le couloir. La musique m'emporte. Elle annule le reste du monde. Il n'y a que moi et ces musiciens que je ne connais pas. Que je ne veux pas connaître. Je devrais leur demander qui ils sont. D'où ils viennent. Lire le prospectus qu'ils distribuent. Acheter le disque qu'ils vendent. M'arrêter pour rester avec les autres pendant un quart d'heure, pas plus. Je ne veux rien savoir. Je ne veux pas être avec les autres. Je crains qu'en réécoutant cet orchestre chez moi je découvre qu'il est calamiteux. Je veux juste emmener ces lambeaux, ces taches sonores. Ne rien savoir, ne rien faire. C'est parfois la meilleure façon d'aimer.