Fabian Cancellara vient de rejoindre Roger Federer et Cindy dans nos cœurs - quoique cette dernière doive encore affronter des obstacles avant de triompher dans la Nouvelle Star sur M6. Cancellara a gagné dimanche la plus dure et la plus prestigieuse des courses cyclistes d'un jour, Paris-Roubaix, qui s'est terminée par un incident aussi exotique que l'issue du conflit social provoqué par la création du Contrat première embauche (CPE) et que la gymnastique rhétorique à laquelle s'est livré lundi le premier ministre, Dominique de Villepin, pour manger son chapeau sans déglutir.

A dix kilomètres de l'arrivée (à Roubaix et non à l'Elysée), alors que Cancellara vole vers la victoire, trois poursuivants déjà battus sont confrontés à la dure réalité d'un passage à niveau fermé. Dans leur ardeur, et faute de train à l'horizon, ils empoignent leur courage à deux mains et franchissent la barrière en dépit d'une loi bien établie: un passage à niveau est infranchissable même si on peut se faufiler et nul ne le franchira sous peine de déclassement. C'est ainsi que Tom Boonen, favori de l'épreuve, immobilisé au même endroit alors qu'un train de marchandises interdit toute tentative de fraude, est classé deuxième alors qu'il est cinquième, ce qui ne lui arrache aucun cri de joie.

Le jury des commissaires semble avoir hésité à appliquer la dura lex sed lex, mais il a fini par préserver sa propre autorité en l'exerçant, et il a condamné les coupables. Ce n'est pas ce qu'a fait le lendemain Dominique de Villepin en se livrant à une belle gymnastique rhétorique pour annoncer qu'il avait été désavoué par les députés de la majorité, par le président de la République et par la plupart de ses amis (le désaveu de ses ennemis n'ayant pas réussi à le convaincre de faire marche arrière). Le CPE est mort. Le premier ministre a dit qu'il sera remplacé. La nuance saute aux yeux.

Sportif promis à une haute destinée, il en est convaincu, Dominique de Villepin s'est trouvé devant une barrière baissée et il a voulu traverser les voies pendant le passage de plusieurs convois de manifestants lancés à toute allure. Miracle de la politique, il en sort un peu défraîchi mais beaucoup moins qu'un cycliste imprudent qui aurait tenté la même manœuvre à dix kilomètres de Roubaix, et il a répondu dès l'arrivée aux sollicitations des journalistes dans un état de forme exceptionnel pour un athlète ayant fait jeter par les fenêtres de la maison France des dizaines de millions d'euros dans une course sociale perdue d'avance.

Paris-Roubaix est une compétition cycliste et une métaphore de la modernité française. Les vieux pavés, répartis sur 50 kilomètres, sont neufs. Ils sont entretenus quelquefois grâce aux subventions culturelles et soigneusement nettoyés au Kärcher par des bénévoles passionnés. Tout est fait pour ralentir des coureurs à qui l'on demande d'aller de plus en plus vite. Et bien que l'Enfer du Nord en soit pavé, les bonnes intentions proclamées au départ ne sont pas toujours à l'arrivée.