Il fut un temps en Espagne, et bien après mai 1968, où l'autorité politique s'exerçait de manière impérative. Les policiers étaient craints, y compris par les automobilistes étrangers qui la traversaient en masse vers des plages enchanteresses sans un regard pour la situation locale. Il n'est pas certain que la situation actuelle les préoccupe plus qu'autrefois.

Vendredi en fin d'après-midi, à Madrid, alors que j'effectuais une exploration circulaire autour de la Puerta del Sol en me faufilant dans une foule compacte, je me suis trouvé sur une avenue presque déserte, où j'entendais des cris rythmés et le vacarme de sifflets à roulette. Je me suis posté à un carrefour et j'ai scruté l'horizon. Après avoir répondu «no sé» à un individu qui me demandait de quoi il était question, j'ai vu apparaître un cortège composé de plusieurs centaines d'individus de plus de 50 ans, dont certains étaient vêtus de tee-shirts blancs portant l'inscription «justicia» et scandaient «libertad-libertad» en avançant au pas de promenade. Une dizaine de policiers en uniforme de sortie - sans matraques ni boucliers, ni casques, ni grenades lacrymogènes - tentait de les arrêter en écartant les bras. Ils étaient si bienveillants qu'ils semblaient se saisir des manifestants pour les embrasser, mais étaient gentiment repoussés. Puis ils se dégageaient et reculaient de quelques pas et renouvelaient la manœuvre. En vain. La manifestation a continué son chemin, les mots de «ladrones-ladrones» ayant remplacé ceux de «libertad» et les policiers observant sa progression comme de simples spectateurs.

Une dizaine de minutes plus tard dans une autre avenue, surchargée par le trafic, j'attendais pour traverser l'autorisation d'un agent de la circulation en uniforme fluo, dont les moulinets étaient soulignés par des sifflets stridents. Le feu est passé au rouge (pour les voitures); le petit bonhomme est devenu vert (pour les piétons). Le policier a réalisé une pirouette sur un seul pied, ordonnant de la main droite aux piétons de rester là où ils étaient et de la gauche aux automobilistes de passer. Avec quelques autres piétons, j'ai fait un pas en avant pour descendre du trottoir puis un pas en arrière pour éviter d'être écrasé. Mais les voitures s'étaient immobilisées. Le policier a gesticulé pour faire reprendre le flot de la circulation. Sans effet. Il a alors laissé tomber ses bras et regardé les piétons avec un sourire qui exprimait la désolation d'un agent de l'autorité devant des automobilistes qui font plus confiance aux feux de signalisation qu'aux ordres d'un fonctionnaire assermenté. Le feu passé vert, les voitures ont redémarré. Le policier moulinait et sifflait de plus belle. Les piétons attendaient leur tour.

J'ai repris mon exploration circulaire en ruminant. Si les agents de police ont la douceur des assistantes sociales et si les citoyens leur font moins confiance qu'aux feux de signalisation et aux caméras de surveillance, me disais-je, l'exercice de l'autorité s'est sans doute déplacé à un endroit moins visible pour un touriste de passage. Après avoir été si longtemps en retard dans la pratique du contrôle social, l'Espagne est donc désormais en avance.