Les ventes aux enchères qui ont eu lieu la semaine dernière à New York chez Sotheby's et chez Christie's ont battu tous les records et seront accueillies avec un soupir par ceux qui déplorent que l'art se mesure en millions de dollars plutôt qu'en valeur esthétique. Cette opinion mérite considération, même si un tableau qui ne coûte rien n'est pas forcément destiné à entrer dans l'histoire. L'acquisition par le milliardaire russe Roman Abramovitch de l'œuvre la plus chère d'un artiste vivant, une toile de Lucian Freud adjugée à 35 millions de francs suisses, et d'un triptyque de Francis Bacon adjugé à 90 millions laisse rêveur. Non à cause de la nationalité de l'acheteur. Les collectionneurs russes Serguei Chtoukine et Ivan Morozov ont joué un rôle décisif dans le développement de l'art moderne au début du XXe siècle. Ils étaient eux aussi plus riches que riches. A la différence de Roman Abramovitch, ils achetaient des artistes moins confirmés en leur temps que Lucian Freud et Francis Bacon, bien qu'ils se soient appelés Picasso ou Matisse.

Il n'y a pas lieu de douter de l'intérêt de Roman Abramovitch pour l'art qui se vend chez Christie's et Sotheby's. Pas plus qu'il n'y a lieu de douter de son intérêt pour le football qui lui coûte bien plus cher puisqu'il est propriétaire d'un des plus grands clubs de football du monde, le FC Chelsea de Londres, racheté en 2003 pour 320 millions et dans lequel il aurait investi depuis 1 milliard 140 millions, au total près de 1 milliard et demi de francs, une (grosse) paille comparé à sa fortune de plus de 23 milliards par rapport à laquelle le coût d'un Bacon et d'un Freud passe pour une plaisanterie. Le FC Chelsea est sur le point d'acquérir le défenseur international portugais José Boswinga pour 32 millions de francs et aurait fait une offre au Real Madrid afin d'acheter un autre défenseur, Sergio Ramos, qui lui coûterait 114 millions. Sachant qu'il faut une vingtaine de joueurs de niveau mondial pour faire une équipe de niveau mondial, l'engagement est supérieur à celui d'un collectionneur d'art.

Je me faisais ces réflexions en prenant le métro dans une station proche de mon domicile où un virtuose de l'accordéon ravit cinq jours par semaine les voyageurs avant qu'ils n'affrontent la cohue des voitures. Ce jour-là, un homme moustachu et fripé de taille modeste, enveloppé dans un vieux manteau, occupait le tabouret pliant du musicien les yeux fixés sur l'accordéon et sur les disques proposés aux passants sans doute pour éviter, l'artiste étant allé accomplir un devoir urgent, la concurrence d'un concurrent prompt à s'installer à sa place. Gardien d'accordéon est un métier honorable quoique moins technique que musicien ou arrière dans une équipe de football. Il ne permet pas de collectionner des Bacon et des Freud, pas plus que de devenir propriétaire d'un club anglais, fût-il de niveau inférieur. La survie, peut-être, pour des individus moustachus et fripés de taille modeste, enveloppés d'un vieux manteau, qui ne manifestent aucun signe de colère alors qu'on leur donne les bonnes fortunes en exemple. C'est bien plus surprenant que le prix d'une œuvre d'art ou les achats d'un milliardaire russe.