Le lundi, ça va bien. Le mardi, ça va mal. Le mercredi, tout est sous contrôle. Le jeudi, tout part à vau-l'eau. Ou le contraire. Et da capo le lundi suivant. Il est conseillé de rester prudent, de ne rien dire qui pourrait être démenti par la réalité, de ne pas parler des causes de l'incendie pendant que les pompiers travaillent. J'ai été imprudent, je le confesse. Pas en confiant mes économies à une banque audacieuse. Mais en intitulant de manière moqueuse ma chronique d'il y a huit jours «Ce sont des alarmes sans objet». J'ai perdu une occasion de me taire. A ma décharge, le lundi, jour d'écriture, on espérait un vote rapide du plan Paulson. Le mardi, jour de lecture, il avait été renvoyé à l'expéditeur. J'avais bonne mine de m'amuser en brocardant l'alarmisme qui n'arrête pas les catastrophes.

La bonne synchronisation est la clé d'une vie réussie. Vous arrivez chez des amis avec une bouteille de champagne pour fêter un heureux événement; grand-mère a glissé dans l'escalier. Vous entrez dans un magasin pour acheter un smoking en solde; la boutique a changé de propriétaire. Vous prenez des vacances sous les tropiques; un ouragan arrive par l'est et vous condamne à dormir dans la cave. La synchronisation est l'angoisse secrète des journalistes. Je me souviens d'un dossier sur les canons à neige qui est resté dans les tiroirs pendant deux ans parce que la météo annonçait chaque fois du soleil pour le lendemain. Et de pages spéciales maillots de bain parues un jour de pluie glaciale. Le décalage entre le moment de l'écriture et celui de la lecture est le talon d'Achille de la presse. Jusqu'à maintenant; car la bonne synchronisation est garantie par Internet. Sitôt écrit, sitôt en ligne, sitôt lu, sitôt démenti, sitôt corrigé. En principe. C'est fou le nombre d'informations anachroniques que l'on trouve encore sur le médium le plus souple de l'histoire.

Il y a pourtant des événements que rien ne viendra démentir. Par exemple la conférence de presse du mini-sommet européen samedi dernier à l'Elysée. Quatre chefs d'Etat affichant leur unité avant de dire «c'est chacun pour soi». Ou les résultats d'une enquête sur les salaires montrant que les revenus réels ont baissé de 9% en France depuis un quart de siècle. En France, ouf! Cette baisse signifie qu'il faudrait travailler quatre semaines et demie de plus par an pour avoir le même niveau de vie qu'en 1983. Sans parler de ce qui guette l'épargne. Mais ne soyons pas alarmistes. La paupérisation est une vieille rengaine depuis longtemps démentie par les faits. Et si la peur est bonne conseillère pour les individus, faire peur à toute la population est un moyen efficace de l'habituer à la peur. Pendant ce temps, les experts expertisent. C'est dur d'être un expert quand on a prétendu que le libéralisme avait terrassé son adversaire en 1989 et qu'il a fallu moins de vingt ans pour qu'il se terrasse lui-même. Ils ont du boulot, les experts. Après n'avoir juré que par le recul de l'Etat, il leur faut trouver désormais des locutions adaptées aux nationalisations de banques et d'établissements de crédit qui se chiffrent en centaines de milliards. Faute d'enrichir les consommateurs, la crise enrichira au moins le vocabulaire.