Le quotidien Le Parisien de lundi fait sa Une avec un titre qui donne à réfléchir: «Faut-il avoir peur?» Si ce titre n'était pas accompagné d'un surtitre en caractères rouges, «Trains de banlieue», on aurait envie de compléter ainsi la question: Faut-il avoir peur? Mais de quoi? Tant la peur fait désormais partie des attitudes convenables, alors que le monde dans lequel nous vivons - en Europe, en Suisse, dans nos cités riantes et dans nos campagnes - est moins violent que ceux qui l'ont précédé.

Le Parisien revient sur les agressions qu'ont subies les passagers du train Nice-Lyon à l'aube du 1er janvier. Et sur le racket mené samedi dernier par une vingtaine de «jeunes» (très jeunes) dans le RER qui conduit de Melun à Paris-Gare de Lyon. Samedi, les «jeunes» ont été piégés par le conducteur du convoi qui avait fermé les portes, et par la police qui les attendait dans une gare. Sauf ceux qui se sont échappés par les fenêtres avec la complicité de certains passagers.

Quand de tels événements se produisent (c'est-à-dire plusieurs fois par an), deux questions moins métaphysiques que celle du Parisien viennent immédiatement à l'esprit. Premièrement, pourquoi les voyageurs, qui étaient plus nombreux que les agresseurs, n'ont-ils pas réagi pour se défendre? Deuxièmement, que fait la police? Cette question-ci ne devrait pas se poser, puisque le ministre de l'Intérieur et futur candidat à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy, annonce depuis bientôt quatre ans qu'il faut être impitoyable, et promet des résultats immédiats qu'il n'a pas encore obtenus (cela finira par se savoir).

La culpabilisation des voyageurs passifs qui suit ces agressions publiques étonne dans un contexte où la révolte, la colère et la solidarité ne sont guère encouragées. Lorsque les responsables de la politique, de l'économie et de l'information s'évertuent à persuader les individus qui subissent les licenciements, les augmentations d'horaires, et le recul de la date de départ à la retraite qu'il n'y a rien à faire et qu'il faut rester dans son coin sans bouger, la passivité face à des événements aux conséquences moins tragiques devrait être considérée comme un péché véniel.

J'ai la chance de ne pas emprunter souvent ce genre de moyen de transport et, quand je le fais, c'est généralement à des heures où les voyous se reposent. Je n'ai donc pas encore eu l'occasion de les rencontrer. Je m'en réjouis, car je peux ainsi réfléchir sans culpabilité sur l'absence de réaction des témoins de ces agressions. Je me trouve dans la situation de ceux qui ont des opinions générales parce qu'ils n'ont pas eu à les mettre à l'épreuve du particulier. Je n'en suis pas plus rassuré. Car je me demande ce que je ferai quand le particulier viendra me mettre à l'épreuve. Je réponds donc oui à la question du Parisien. Mais j'ai moins peur des agressions et du racket que de compter ce jour-là parmi les voyageurs passifs.