La scène se passe en 1999, dans une émission courue, sur une chaîne du service public français. La romancière Christine Angot est venue y parler de L’Inceste, livre dans lequel elle raconte les viols dont elle a été victime, à 14 ans, de la part de son père. Mais ce soir-là, dans Tout le monde en parle, pas question pour Thierry Ardisson de s’intéresser aux blessures ni aux mécanismes de l’inceste. D’emblée, il qualifie le livre de «racoleur», et raille durant vingt minutes suffocantes celle qui a parlé. Si habilement, même, que lorsqu’il lit un passage évoquant une fellation imposée par le père, tous les invités ricanent.

Voilà comment on pouvait encore choisir de traiter une victime d’inceste à la fin du XXe siècle, devant les téléspectateurs. Vingt-deux ans plus tard, l’avocate Camille Kouchner publie La Familia grande, dans lequel elle raconte les violences subies par son jumeau, à l’orée de l’adolescence, de la part de leur beau-père, l’influent politologue Olivier Duhamel, et le système de cécité généralisée autour du drame. Cette fois, le récit a provoqué un séisme: démissions en chaîne, une justice «autosaisie», des spécialistes invités sur les plateaux pour raconter la violence des agressions sexuelles intrafamiliales… Le contraste est saisissant.