L’époque est plus bobo que baba, plus concernée que futile, parfois jusqu’à l’absurde: petite collection amusée des choses de la vie quotidienne qui disent qui nous sommes.

Episodes précédents: 

Serge trouvait l’injonction contradictoire: devait-on, pour le bien de la planète, boulotter des cigales lyophilisées au lieu de griller son steak? Ou fallait-il privilégier la biodiversité en créant sur son balcon un petit hôtel trois étoiles accueillant coccinelles et chrysopes?

Il avait d’abord tenté de cuisiner des grillons aux épices, recette fameuse venue de Louisiane, mais Serge n’avait pas réussi à goûter à son propre plat. Au moment d’approcher sa fourchette, il pouvait presque voir encore les grillons, ça lui avait rappelé les vacances, et dans sa tête, il entendait leur petite musique. Tout cela ne lui avait pas brisé le cœur, n’exagérons pas, mais il avait bel et bien eu ce qu’on appelle un haut-le-cœur. Et puis, c’était cher, aussi, ces grillons, présentés par les amateurs comme le caviar du genre.

Serge avait ensuite projeté de se lancer dans des cookies à base de vers de farine. Mais cette fois, c’était son neveu de 7 ans qui, après avoir déchiffré l’intitulé du sachet, l’avait lancé à travers la cuisine. Il avait hurlé qu’il n’était pas question qu’il «bouffe des vers», même vaguement chocolatés. Serge avait dû s’incliner. Mais pourquoi diable apprenait-on à lire aux enfants…

D’un battement d’ailes, le changement du monde

C’est donc tout naturellement, si l’on peut dire, qu’il s’était tourné vers l’hôtel pour insectes. Or il était assez compliqué d’en fabriquer un soi-même: non seulement l’affaire exigeait des qualités de bricoleur, mais il fallait jongler avec toutes sortes de choses: tiges à moelle pour certaines mouches, du foin dans un pot pour les perce-oreilles, des roseaux pour certaines abeilles solitaires, etc. Il avait donc mis le cap sur un magasin ad hoc repéré sur internet, et installé, pour une cinquantaine de francs, un hôtel de taille moyenne sur son balcon.

Rien ne fut simple, toutefois. Il l’avait exposé plein sud, son neveu était allé remplir quelques cavités de sucre ou de miel pour soi-disant attirer les abeilles, et Serge avait dû lui expliquer que ça ne marchait pas comme ça. Au début, il ne trouva ainsi autour de son installation que quelques fourmis et guêpes profitant de son hospitalité jusqu’à franchir la porte-fenêtre de son appartement. Et puis un soir, s’approchant des fentes verticales devant lesquelles se balançait son lilas, il perçut sur les brindilles, à l’intérieur, un tremblement. Un papillon prenait possession des lieux. Serge se mit à rêver que du battement de ses ailes viendrait le changement du monde.

Lire également: Hans-Dietrich Reckhaus: le meilleur ennemi des insectes