Au cours d’une série de nuits du mois d’avril, on passe la porte de l’insomnie – et on découvre qu’il y a tout un peuple qui se trouve là. «Moi aussi…» «Malheureusement…» «Ça fait vingt ans que je ne dors plus…», soupirent-ils. On embouche le mégaphone de l’âge digital: on poste un statut sur Facebook pour rameuter des camarades d’infortune, insomniaques d’un jour ou de toujours qui souhaitent se confier. Que faites-vous? Comment gérez-vous? Est-ce un pur tourment ou y a-t-il aussi une fascination? «C’est ambivalent: il y a le côté cauchemardesque du lendemain, mais également quelque chose d’un moment privilégié. Tout le monde dort autour de moi, j’ai l’impression d’être seule au monde», raconte Kate, codirectrice du festival Black Movie.

L’insomnie porte-t-elle des fruits? «Pendant que je ne dors pas, j’imagine des solutions à des problèmes: entreprendre des démarches, dire quelque chose à quelqu’un de manière frontale, en prenant des raccourcis… Trouver ces solutions et les noter sur un papier m’apportent un soulagement. Mais le lendemain, en relisant, elles me paraissent souvent loufoques. S’il y a un côté productif, il se révèle plutôt après coup. Il y a un travail souterrain qui semble se faire pendant ces nuits», reprend Kate. «Ça peut être intenable, mais il y a aussi quelque chose que j’aime. J’ai des inspirations, des révélations personnelles, des choses que je n’avais jamais pensées», souffle Catherine, secrétaire et danse-thérapeute.

Des rêves qui réveillent

«Il peut y avoir une attraction, oui. Dans le silence nocturne, avec tout qui s’apaise autour, on se sent presque privilégié. Il y a un côté nostalgique, lié à ma post-adolescence: une période où je provoquais l’insomnie, je refusais d’aller dormir, je passais mes nuits à lire. Mais l’aspect romantique de l’insomnie disparaît avec les années. Tu sais que tu vas le payer le lendemain, tout est fragilisé. Maintenant, quand ça m’arrive, c’est plutôt désespérant», s’épanche Rocco, un confrère de la Tribune de Genève, qui avoue par ailleurs avoir «de la peine à aller dormir, à accepter que la journée se termine là».

Le romancier américain Kenneth Calhoun imagine, lui, une épidémie d’insomnie. Dans le remarquable Black Moon , paru en mars en anglais (une traduction française est prévue pour 2015 chez Actes Sud), personne ne dort plus. Causes inconnues, conséquences apocalyptiques. L’humanité erre dans un état de confusion insomniaque où la mémoire s’effrite. Quelques dormeurs subsistent, on ne sait pourquoi. Leur sommeil déclenche des accès de rage meurtrière chez ceux qui ne dorment plus… «Cette idée est une exagération poussée très loin d’une situation vécue: ma partenaire ne parvenait pas à dormir, alors que moi, je dormais très bien. On mettait en scène, pour rire, une forme de ressentiment. Dans le sillage de ces plaisanteries, j’ai commencé à me demander: et si ça devenait une fureur?» raconte-t-il au téléphone.

«Rien ne m’énerve davantage que quelqu’un qui s’endort en cinq minutes, surtout à côté de moi», confirme Oliviane, historienne de l’art à l’endormissement lent et au sommeil hyper-léger: «Il m’est arrivé de me faire réveiller par les pas d’un hamster qui marchait sur la moquette dans une autre pièce…» Confidence: «En fait, je n’aime pas dormir. J’ai tendance à être fortement en contrôle, je n’aime pas les situations où je ne maîtrise rien.» Ça va un peu mieux, semble-t-il, avec des boules Quies: «J’ai accepté la présence de ce corps étranger qui m’oblige à être dans ma petite bulle. C’est une forme de lâcher prise.»

«J’ai un problème chronique. Depuis une dizaine d’années, je suis suivi médicalement», confie quant à lui Thierry, documentaliste et musicien. Signes particuliers? «L’analyse du sommeil – la polysomnographie – a décelé la cause de mes réveils nocturnes: ce sont des rêves. Pas forcément des cauchemars, plutôt des rêves vécus de manière extrêmement réaliste, comme des films à ultra-haute définition.» Echos antiques: pour les Romains, le terme insomnia désignait, avant l’impossibilité de dormir, les rêves perturbants qui n’étaient pas envoyés par les dieux, mais qui prolongeaient les désirs et l’agitation de la vie éveillée…

La guerre contre le sommeil

Flash-back. Si l’on se fie aux textes qu’elle a laissés, l’humanité a toujours connu des formes d’insomnie. Dans Insomnia. A Cultural History (Reaktion Books, 2008), la Néo-Zélandaise Eluned Summers-Bremner en suit la trace depuis l’Epopée de Gilgamesh. Dans l’Antiquité, on considère qu’on est rendu insomniaque par l’exercice du pouvoir ou par l’obsession amoureuse: c’est le cas de Didon, de Médée – et plus tard, en Inde, de Radha, qui ne dort pas en imaginant Krishna couchant avec une autre gopi (vachère)… Au Moyen Age, il est coutumier de dormir non pas d’une traite mais en deux fois, se réveillant vers minuit pour une ou deux heures d’une insomnie socialement instituée, avant de plonger dans ce qu’on appelle «second sommeil».

Chaque époque apportant de nouvelles sources d’anxiété, l’insomnie augmentera ensuite au fil des âges. Jusqu’à ce que, à partir du XVIIIe siècle, la société industrielle en vienne à déclarer une véritable guerre au sommeil. Dormir devient une tare. L’image du leader politique et du top manager qui ne dorment presque pas se met en place. Thomas Edison déclare en 1914 qu’«il n’y a aucune vraie raison pour que les hommes aillent se coucher» et propage son idéal d’un monde sans sommeil en posant pour la presse avec des assistants réunis en un «Escadron Insomnie» (« Insomnia Squad» )*…

Pendant ce temps, le commun des mortels essaie de dormir, en bricolant des techniques aux résultats fluctuants. Kate: «Je visualise un point de lumière dans le noir, dont je m’approche.» Thierry: «Je mange un yaourt, ça devient un rite, ça aide un peu. Je lis – il faut que ce soit le plus ennuyeux possible: des bouquins philosophiques sur le temps, la mort, la religion, ou des essais dans des langues étrangères… Je me mets un ventilateur dans la figure et le bruit m’endort. Je m’impose une discipline stricte sur l’heure du coucher et la consommation d’alcool, que je paie cher en termes de vie sociale…» «Je fume un pétard, si je ne bosse pas le lendemain. Je bois de l’eau chaude», explique de son côté Faustine, artiste plasticienne.

Qu’est-ce qui déclenche, chez elle, le phénomène? «Ça m’arrive quand je suis super-excitée, dans une énergie de création pour un projet… Sauf une fois, où c’était suite à un incendie. Je n’arrêtais pas de penser à ce que j’avais perdu et je faisais une fixation sur une figurine du canard Gédéon. Puisqu’il n’y avait pas de trace de brûlé là où je le posais, je pensais que les pompiers avaient dû l’envoyer valser avec leurs lances à eau – et je me disais: il faut que j’y retourne, je n’ai pas regardé à tel ou tel endroit…»

Trouble individuel, pandémie civilisationnelle? Les deux… Rendez-vous avec un vide qui nous fait défaut ou résultat d’un trop-plein qui devient ingérable? Les deux… Dans des villes contemporaines que, écrit Eluned Summers-Bremner, «on pourrait presque décrire comme des laboratoires de l’insomnie», une communauté invisible apparaît. Insomniaques de tous les pays, unissez-vous!

* «Dangerously Sleepy: Overworked Americans and the Cult of Manly Wakefulness», par Alan Derickson, University of Pennsylvania Press, 2013.

«Ma mère a été infirmière de veille toute sa vie. Mon frère, ma sœur et moi la voyions partir le soir et revenir le matin après une nuit de travail. Lorsque nous rentrions de l’école à midi, elle était déjà derrière les fourneaux, debout 24 heures sur 24. De là me vient le sentiment que dormir est une perte de temps, que la nuit n’est que la seconde partie de la journée. Une deuxième chance. Je n’ai pas besoin de plus de cinq heures de sommeil par nuit. Ce qui me laisse la possibilité de profiter pleinement des rues désertes de la ville, des rediffusions sans fin des émissions de la TNT, et de l’appartement pour moi tout seul. Si ce quota de sommeil n’est pas respecté, je suis alors entraîné dans une spirale insomniaque qui peut durer plusieurs jours. Ce n’est pas tant la nuit dite blanche qui est problématique, mais bien les jours noirs qui la suivent. Le temps devient poisseux, comme si l’on traversait une plage bretonne mazoutée. Les cygnes et les signes s’engluent, vous marquez le pas» Lionel Baier