Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
De gauche à droite : Anna Knyazeva, Kristina Pimenova et Thylane Blondeau, enfants stars d'Instagram et élues «plus belles petites filles du monde.»
© Instagram

Société

Instagram n’est pas un jeu d’enfant

Sur Instagram, les photos d’enfants attirent de plus en plus d’abonnés face à des parents qui semblent tout ignorer des risques d’une telle exposition. Entre hypersexualisation, abus de Photoshop et pédocriminalité, immersion dans un monde pas si innocent

Yeux bleu vif, teint de porcelaine et longs cheveux brillants, avec son 1 million d’abonnés sur Instagram, Anna Knyazeva a tout pour devenir la nouvelle mannequin en vogue. Sa particularité? Elle n’a que 6 ans.

Anna Knyazeva fait partie de ces gamines exposées aux yeux du monde entier par leurs parents, dans le seul but de montrer ô combien leur progéniture est parfaite. Elue «plus belle petite fille du monde» en 2017 (médaille virtuelle obtenue à grand renfort de clics et de référencement Google), la fillette russe mènerait une vie normale et n’aurait pas du tout la grosse tête. C’est en tout cas ce qu’a assuré sa mère, qui gère son compte Instagram, au média Sputnik.

Poses lascives et maquillage outrancier

En 2016, c’est Kristina Pimenova, visage de poupée et 2,1 millions d’abonnés, qui avait été sacrée plus belle petite fille du monde. Alors qu’elle n’avait que 9 ans, des photos d’elle en robe très courte et bottes montantes avaient relancé le débat sur l’hypersexualisation des enfants. Avant elle en 2010, la Française Thylane Blondeau, miss «plus belle petite fille du monde 2005», avait déjà suscité la polémique à la suite d’une série de photos dans Vogue Paris.

Son maquillage outrancier et ses poses lascives avaient choqué l’opinion publique, entraînant la mère de Thylane à fermer temporairement le compte Facebook de la jeune fille, alors âgée de 9 ans. Aujourd’hui, du haut de ses 16 ans, Thylane Blondeau est égérie de L’Oréal Paris et gère ses presque 2 millions d’abonnés comme une grande. 

Lire aussi:  Les fillettes en danger d’hypersexualisation

Des enfants qui rapportent

Anna Knyazeva, Kristina Pimenova et Thylane Blondeau pourraient être sœurs. Sur Instagram, les bébés stars se ressemblent toutes. Depuis quelque temps, la mode est à la peau caramel et aux yeux bleu lagon. Si en plus il s’agit de jumelles, c’est le jackpot assuré et certaines familles l’ont bien compris. A 6 ans, les Américaines Megan et Morgan sont déjà de véritables influenceuses. Surnommées les M&M twins, leurs faux airs de Rihanna et les yeux vairons de Morgan comptabilisent 379 000 abonnés sur Instagram, une audience idéale pour les marques. Dans la famille Drotini, Isabella et Mia ne possèdent pas leur propre compte mais les jumelles rapportent beaucoup de followers à leurs parents: 188 000 pour papa, 1,2 million pour maman. Tout comme Megan et Morgan, les jumelles Drotini sont métisses aux yeux bleus.

Les photos postées innocemment par des parents trop peu au courant des risques constituent une base de données presque infinie pour les pédocriminels

Ces critères esthétiques sont devenus un réel phénomène de mode, à tel point que des comptes Instagram dédiés aux bébés mixed-race (métis) ont vu le jour. Loin de prôner la diversité, ils renvoient une image stéréotypée de la beauté et transforment le métissage en fantasme malsain. En août 2017, Caroline Enterfeldt, maman de deux enfants, tombe sur une image de sa fille Jayden sur le réseau social. Quelqu’un avait récupéré une photo de la fillette de 1 an sur le compte de sa mère et s’était amusé à photoshoper ses yeux en bleu. Cils allongés, iris modifié, il y a quelques années, ces retouches ne concernaient que les mannequins des magazines. Aujourd’hui, des centaines de photos d’enfants retouchées circulent sur Instagram, souvent à l’insu des parents.

Une mine d’or pour la pédopornographie

De plus en plus de comptes spécialisés dans la diffusion de photos d’enfants apparaissent sur Instagram. Babiesofinstagram, Cute.beautiful.babies ou encore Childrenofinstagram sont suivis par des dizaines de milliers de personnes en quête de joues potelées à admirer. Leurs propriétaires, qui se gardent bien de révéler leur identité, obtiennent les photos directement des parents qui les leur envoient, ou simplement en effectuant des recherches sur la plateforme. Trop souvent, les parents ignorent (ou préfèrent ignorer) que la photo de vacances de leur bambin sur la plage peut être visible par 600 millions d’utilisateurs, y compris les plus mal intentionnés.

En 2013 déjà, certains usagers d’Instagram en Amérique du Nord récupéraient des photos d’enfants pour s’adonner à des jeux de rôles. Une fausse identité était créée pour le bébé, permettant à de jeunes adolescentes de jouer à la maman par commentaires interposés. Parmi les adolescentes mal dans leur peau se cachaient aussi des pédophiles profitant de ces images. En décembre dernier, Sijmen Ruwhof, spécialiste néerlandais de la cybersécurité, a démontré que des millions de photos d’enfants en circulation sur un site pédopornographique russe provenaient d’Instagram et de Facebook. Toutes les photos postées innocemment par des parents trop peu au courant des risques constituent une base de données presque infinie pour les pédocriminels.

Parents mal informés

«Aucun parent n’a envie de s’imaginer qu’un pédophile puisse se masturber sur une photo de son enfant alors que c’est ce qui peut arriver, même sur des images qui paraissent anodines», explique Justine Atlan, directrice d’e-Enfance, une association française de protection de l’enfance sur Internet.

«Il faut éviter toutes les images de nudité. Il ne faut pas se leurrer sur la façon dont elles peuvent être récupérées et ensuite utilisées, donc pas de photo dans le bain ni même en maillot sur la plage.» Selon elle, «les parents devraient se poser des questions que manifestement ils ne se posent pas. Ça ne part pas d’un mauvais sentiment mais il y a une forme de naïveté et de méconnaissance à la fois des droits de l’enfant et des risques inhérents au numérique.»

Souvent les parents n’ont pas conscience que leur enfant est né avec son propre droit à l’image et qu’ils ne peuvent pas en disposer tout seuls de manière inconsidérée

Justine Atlan, directrice d’e-Enfance

Alors que l’on répète sans cesse aux adolescents de faire attention à ce qu’ils publient sur Internet, les plus mal informés restent encore les parents. Pour Tiziana Bellucci, directrice générale d’Action innocence, organisation suisse non gouvernementale de prévention et de protection des enfants et des adolescents sur Internet, «il y a un travail énorme de prévention à faire. Les parents ne savent pas utiliser les réseaux sociaux, ce sont d’ailleurs souvent leurs enfants qui leur expliquent comment changer les paramètres de confidentialité».

Pour éviter que des photos soient récupérées à mauvais escient, il est par exemple primordial de rendre son compte Instagram privé. Aux parents, Tiziana Bellucci répète toujours qu’aujourd’hui sur Internet «tout est public et c’est à nous de le rendre privé. Les parents des petites instagrammeuses de 5 ou 8 ans utilisent de toute façon leur enfant à des fins commerciales, leur objectif est très clair. J’ai plus d’inquiétudes pour ceux qui le font sans cette vocation mais sans être au courant des risques qu’ils prennent», ajoute la directrice générale d’Action innocence.

Droit à l’image

Légalement, le droit à l’image d’un enfant revient à ses responsables légaux jusqu’à ses 18 ans. Avant, ils en sont les protecteurs, mais pas les détenteurs. «Souvent les parents n’ont pas conscience que leur enfant est né avec son propre droit à l’image et qu’ils ne peuvent pas en disposer tout seuls de manière inconsidérée», explique Justine Atlan. Elle conseille aux parents de ne pas «taguer» les enfants dans les photos pour ne pas leur créer une identité numérique avant d’avoir atteint l’âge d’en avoir une (la limite est fixée à 13 ans par les réseaux sociaux).

Le risque pour ces parents qui exposent en ligne leur vie de famille, c’est qu’une fois que bébé aura grandi il verra d’un mauvais œil le fait de se retrouver en couche-culotte sur Instagram. Et pourrait jusqu’à confronter ses géniteurs à la loi. «Je n’aimerais pas qu’on en arrive à devoir dire aux enfants qu’ils peuvent porter plainte contre leurs parents», s’inquiète Tiziana Bellucci, «on répète toujours aux enfants de demander à leurs amis avant de poster une photo d’eux et de la retirer s’ils le souhaitent, mais les parents n’appliquent pas ces conseils. Ils postent ces photos pour se faire valoir, sans penser aux conséquences et imposent à leurs enfants, qui n’ont rien demandé, une présence sur Internet».

Lire aussi: Enfants exposés sur les réseaux sociaux: «Je t’aime, je te cache»

En cas de doute, s'abstenir

Laisser les enfants avoir leur mot à dire, c’est pourtant l’assurance d’éviter des problèmes à l’adolescence. Au «fais ce que je dis, pas ce que je fais», Tiziana Bellucci préfère l’échange: «Dès que l’enfant est en âge de comprendre, il faut qu’une réflexion se fasse et que le parent demande son accord à l’enfant avant de poster une photo de lui. C’est le meilleur accompagnement pour la suite. Tout ce processus et ces discussions avec ses parents vont le nourrir et lui permettre de développer son esprit critique pour un jour devenir complètement autonome dans son usage des réseaux sociaux. C’est une double prévention.»

Et si l’enfant est encore trop jeune pour pouvoir en parler avec lui, elle n’a qu’un conseil à donner aux parents: «s’abstenir». De quoi réfléchir à deux fois avant de cliquer sur «publier»… 

Publicité
Publicité

La dernière vidéo société

Alain Petitmermet: «J'ai vu cinq fois des gens passer sous ma locomotive»

Le mécanicien de locomotive a vécu en vingt ans de carrière entre cinq et six suicides. Il a dû abandonner le métier durant plusieurs années, avant d'y revenir avec une foi chrétienne grandissante, au point de vouloir y consacrer un livre

Alain Petitmermet: «J'ai vu cinq fois des gens passer sous ma locomotive»

n/a