Réseaux sociaux

Instagram se réinvente en thérapeute du cœur

Ils sont des milliers à lire et partager des textos amoureux sur Instagram. C’est le principe des comptes tels qu’Amours solitaires, qui a fait l’objet de deux livres, et dont les abonnés semblent expérimenter une véritable thérapie de groupe, entre désir de partage et de conseils conjugaux

Pourquoi se morfondre dans les bras de ses proches lors d’une rupture amoureuse alors qu’il est désormais possible de partager sa peine avec de parfaits inconnus? Bien qu’absurde, cette question reflète un phénomène né sur les réseaux sociaux. Depuis quelque temps, on constate le succès fulgurant de comptes Instagram tels qu’amours solitaires, exrelou ou encore tejpartexto, de véritables «archives de l’amour», constituées uniquement d’extraits de textos envoyés puis publiés de manière anonyme. Ensemble, ces pages comptabilisent plus d’un million d’abonnés.

Initialement destinés à être échangés dans la plus grande des intimités, de plus en plus de messages de rupture et de déclarations d’amour se retrouvent ainsi affichés sur les téléphones de centaines de milliers de personnes chaque jour. Qu’est-ce qui pousse les usagers d’Instagram à partager leurs messages les plus personnels, et pourquoi ces derniers ont-ils capté l’attention des masses?

Du réconfort dans la tristesse des autres

Morgane Ortin, créatrice de la page Instagram Amours solitaires, qui a donné lieu à deux livres du même nom – le dernier tome est sorti le 30 octobre – reçoit plus de 800 captures d’écran de textos par jour. Idem pour Martin Bachelard, à la tête du compte Ex Relou. Le compte d’Audrey Gagnaire et de Raphaële Giorgiani Tejpartexto – des messages de rejet qui mènent à la rupture amoureuse, lui, a attiré plus de 100 000 abonnés en quelques mois. Ces chiffres ne cessent d’augmenter et le nombre de contribution se multiplie. Dans les commentaires, des messages de sympathie: «exactement ce que j’essaie de dire depuis des mois!», «mon Dieu, j’ai l’impression que c’est moi…», «c’est ce que j’avais besoin d’entendre ce soir». Ces échanges de nature très personnelle trouvent un écho universel.

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Ce sont généralement les messages de rejet ou de rupture qui obtiennent le plus de «j’aime» et de réactions. Pour Olivier Glassey, sociologue spécialiste des usages du numérique à l’Unil, le chagrin d’amour résonne particulièrement pour l’individu car il est plus facile de se reconnaître dans la solitude exprimée par les messages des autres: «La tristesse est plus simple à partager que le sentiment d’amour et de plénitude, plus connoté par l’histoire particulière qui a été vécue entre deux personnes», explique le professeur. Il émet également l’hypothèse selon laquelle l’intitulé Amours solitaires installerait «un cadrage qui est de l’ordre du chagrin plutôt que de la relation pleinement réussie», poussant donc les personnes à s’abonner dans le but de partager leur solitude, qu’elle soit le résultat d’une rupture ou tout simplement due à une absence de relation. Un phénomène d’identification dans des messages qui ne nous sont pas destinés, décrit par le professeur comme «la mutualisation des sentiments partagés».

Morgane Ortin avoue contribuer à ce phénomène d’identification en relatant le choix conscient qu’il y a derrière la publication d’un texto sur sa page Instagram: «Je fais un travail de sélection pour que les personnes puissent s’identifier davantage aux échanges. Il ne faut donc rien de trop personnel. Je ne veux pas qu’on ait besoin d’éléments sur le contexte pour comprendre le message ou s’y identifier. C’est pour ça aussi que je les rends anonymes et que j’enlève toute indication de lieu ou de temps», déclare-t-elle.

Un besoin d’empathie et de révélation de soi

Si les raisons du succès de ces comptes tiennent à cette «mutualisation des sentiments partagés», reste à savoir si celles qui poussent les utilisateurs à y contribuer sont du même ordre. La Dr Anik Debrot, maître assistante à l’Institut de psychologie à l’Unil, rappelle que «les êtres humains ont survécu entre autres grâce au soutien social de leur entourage qui se crée […] en tissant des liens forts avec ces proches, d’une part avec la révélation de soi, et de l’autre avec une réponse empathique à ces révélations, deux aspects essentiels à notre bien-être». Mais l’individu qui se livre se met à nu et se rend vulnérable. Il est donc parfois plus facile de le faire derrière un écran plutôt qu’en face-à-face.

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La promesse de ce type de compte est d’avoir accès à des fragments de vies sentimentales ordinaires, qui ont réellement été vécus. Par conséquent, «il peut être gratifiant pour un utilisateur de partager ses textos de manière anonyme sur les réseaux, car cela peut l’aider à se sentir moins seul en se rendant compte que d’autres personnes ont déjà vécu la même situation», ajoute Olivier Glassey. Au fil du temps, les lecteurs de la plateforme voudront à leur tour, comme pour ériger un édifice commun, contribuer au monument en envoyant leurs propres textos.

Une thérapie de groupe 2.0, le risque d’une psychologie de comptoir?

L’anonymat joue donc un rôle dans le fait d’envoyer ses textos personnels à des inconnus, mais un deuxième facteur entre en jeu. Une forme de légitimité est conférée aux créateurs de ce type de compte parce qu’ils passent leur journée à voir défiler les échanges amoureux. C’est ce qu’Olivier Glassey appelle les «super-utilisateurs». Martin Bachelard, du compte Ex Relou, raconte que dans les messages reçus au quotidien, une grande partie proviennent d’abonnés qui souhaitent simplement obtenir son aide, ou avoir son avis sur une situation. Il en va de même pour Morgane Ortin. Selon Anik Debrot, «lorsqu’il s’agit de gérer une perte interpersonnelle vraiment difficile, un suivi professionnel adéquat peut s’avérer nécessaire. Cela demande une expertise et un travail conséquents, et ce n’est pas le cas pour tout le monde. Il s’ensuit donc que ce phénomène, poussé à outrance, peut être problématique pour les individus en situation de fragilité.»

Lorsque l’on se confie par le biais des réseaux, on n’obtient pas les mêmes bénéfices que lorsqu’on le fait en personne. Anik Debrot souligne qu’à «court terme, on va se sentir mieux, et cela sera bénéfique parce qu’une rupture amoureuse est parmi l’une des choses les plus éprouvantes, et que c’est une manière rapide de la soulager. Le problème, c’est quand ces groupes virtuels nous isolent de nos relations en face-à-face.»

Il semblerait donc que les tournures de phrases élégantes et les mots doux ne mènent jamais à un épanouissement total tant que l’on en est séparés par un écran. Reste qu’à travers son livre, Morgane Ortin encourage les démarches amoureuses par textos et l’acceptation des risques qui s’ensuivent, tout en réussissant à trouver le juste équilibre entre réel et virtuel.


Amours solitaires - Une petite éternité, Morgane Ortin, Tome 2. Ed. Albin Michel 

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