Il y a plusieurs siècles, le philosophe Epicure enseignait à ses disciples que le plus grand des bonheurs, c’est d’être bien entouré. «De toutes les formes de sagesse qui existent pour trouver le bonheur au cours d’une vie, la plus importante est l’amitié.» Le monde contemporain lui a donné raison. Une étude conduite par l’Université Harvard a ainsi démontré que rien n’affecte aussi négativement le vieillissement que le manque de relations sociales positives. A l’inverse, l’affection et l’attention que nous portent les autres décuplent nos forces et notre capacité à surmonter les obstacles.

Ce «capital social», pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu, est depuis un certain nombre d’années menacé. En effet, il y a plus de quarante ans déjà, l’écologiste Murray Bookchin émettait l’idée que la société moderne avait atteint «un degré d’anonymat, d’atomisation sociale et d’aliénation spirituelle qui n’avait aucun précédent dans l’histoire de l’humanité».

Au tournant de ce millénaire, le sociologue Robert Putnam a documenté l’ampleur de cet effondrement de nos communautés dans l’ouvrage Bowling Alone («Jouer seul au bowling»). Il y explique que la socialisation informelle a diminué d’un tiers entre les années 1970 et 2000. Une étude menée par la BBC assure quant à elle que «même les communautés les plus faibles de 1971 étaient plus solides que n’importe quelle communauté actuelle».

Enfin, selon une étude de la General Social Survey, le réseau moyen d’amis intimes – ceux avec qui l’on peut parler de choses importantes – est passé de trois à deux entre 1985 et 2004. «La communauté en ligne s’étend et comble en partie l’écart. Mais elle ne reprend pas toutes les fonctions de l’interaction face à face», analyse Juliet Schor dans La véritable richesse, une économie du temps retrouvé (Ed. Charles Léopold Mayer). Autrement dit, «la digitalisation est le Canada Dry de la relation. Ça a le goût de la relation, ça a l’odeur du lien, mais ce n’est pas le lien!» résume l’expert en management de proximité Francis Simonpietri dans Ces liens qui nous révèlent de Clémentine Lego (Ed. Leduc).

Il ajoute qu’il vit depuis vingt ans en compagnie d’une sclérose latérale primitive, une maladie neurologique qui atteint les muscles de la diction ainsi que les membres inférieurs et entraîne une lenteur à la marche et à l’élocution. Loin de s’apitoyer sur son sort, il assure que son handicap le préserve du monde actuel. «La maladie me fait vivre de vrais moments de bienveillance. Souvent, des personnes me proposent leur aide pour traverser la rue, tenir une porte… Ce sont toujours des instants d’attention sincère et, pour employer un mot désuet, de «bonté». Sans la présence visible du handicap, ces moments n’existeraient pas.»

Les corporations brisées

Comment en sommes-nous arrivés là? Plusieurs causes expliquent pourquoi les personnes isolées sont de plus en plus nombreuses. «Des historiens situent le processus aux XVIIIe et XIXe siècles, quand l’essor de la production a brisé les corporations d’artisans, les solidarités de village et les coutumes d’une économie morale», poursuit Juliet Schor.

Une autre école de pensée blâme la société consumériste, phénomène du XXe siècle. Elle soutient que notre amour des objets est devenu un substitut de l’interaction avec les personnes. Cette théorie est cependant bancale. En effet, les communautés de marques rassemblent les gens sur la base d’un amour commun pour certains produits. Ces tribus postmodernes sont cependant moins durables – les personnes les composant pouvant évoluer de l’une à l’autre – que les unités territoriales et familiales. «On peut douter qu’elles soient capables de nous aider à traverser une période de détresse.»

Le responsable, c’est l’argent

Autre explication au déclin du lien social: l’érosion du rôle économique de la communauté locale. Autrefois, celle-ci se reproduisait à travers des rapports permanents d’interdépendance. Les gens échangeaient des semences, des gardes d’enfants, des services de transport, des médicaments. Ils s’entraidaient pour rentrer la moisson. La croissance économique a fragilisé le besoin que nous avons les uns des autres. En témoignent les milieux les plus prospères, dans lesquels l’échange n’est presque plus pratiqué.

Un dicton wolof, cette langue parlée au Sénégal, en Gambie et en Mauritanie, résume une hiérarchie des valeurs en Afrique très différente de la nôtre: «Qu’est-ce qu’un pauvre? Un pauvre est quelqu’un qui n’a pas d’amis.» Dans certaines langues africaines, le mot pauvreté se traduit d’ailleurs par solitude, absence de lien.

Elaguer les ronces du chemin

Comment retrouver l’autre? Evoquons le poème de Fernando Pessoa, Bureau de tabac, où l’auteur nous entraîne dans l’établissement d’en face dans lequel il voit un dénommé Estève: «Il m’a vu, je l’ai vu et le monde s’est remis à tourner!» Ce poème illustre en une phrase l’histoire du lien. Dans un contexte difficile, il suffit d’aller voir et de «toucher» quelqu’un pour que les choses se remettent en place. Ou comme le dit l’écrivain Antoine Rivaroli, dit le comte de Rivarol (1753-1801), rendre visite à ses amis permet d’élaguer les ronces qui recouvrent insidieusement le chemin peu pratiqué de l’amitié.

Reste qu’une fois en présence de l’autre, il faut apprendre à être pleinement présent. «Autrefois, dans les saloons au Far West, on laissait son Colt au vestiaire: faisons de même avec les écrans!» invite le psychiatre français Christophe André. Quant à Frédéric Beigbeder, il assure dans La frivolité est une affaire sérieuse (Ed. de L’Observatoire) que la digitalisation lui a fourni une révolte toute neuve au début du deuxième millénaire. «Ma lutte, durant les années qui me restent à vire, consistera à […] parler aux gens directement, sans m’inscrire sur les réseaux sociaux, en continuant de boire la nuit dans des endroits où les barrières peuvent tomber entre les vivants.»

Le mot de la fin? Il reviendra à l’écrivain et voyageur Sylvain Tesson: «Eteignez tout et le monde s’allume!»