journée des droits de la femme

Iris von Roten, femme de droits

Combattante acharnée de la cause féminine, Iris von Roten a hérité du qualificatif de Simone de Beauvoir suisse. Cette docteure en droit a mené, seule ou aux côtés de son époux Peter von Roten, une vie d’engagement et de liberté hors norme. Un film et un livre la racontent

Ses mots ont su se faire tendres. «Je ne sacrifierai plus mes dimanches à la politique. Je suis ton amoureux; c’est mon titre le plus noble; je pourrais l’inscrire sur ma carte de visite», écrit en décembre 1948 le député cantonal Peter von Roten. Rédigées à Loèche, ces lignes sont celles du déchirement. Depuis l’automne, Iris von Roten, qu’il a épousée deux ans auparavant, étudie aux Etats-Unis. Il imagine cette trentenaire à l’élégance raffinée, au verbe sûr, partie à la conquête du Nouveau Monde. Lui, l’intellectuel tiraillé, descendant d’une famille noble, sait qu’elle a voulu cette séparation, notamment parce qu’elle aspirait à une «sexualité exigeante». Elle restera un an de l’autre côté de l’Atlantique, occupée à découvrir les mouvements féministes, occupée à préparer le livre qui fera scandale, occupée à vivre ses aspirations érotiques. Et à encourager son mari dans la même direction.

Débute alors l’itinéraire de celle qu’on a désignée comme la Simone de Beauvoir helvétique. Une jusqu’au-boutiste engagée pour les droits civiques des femmes et qui, 23 ans après sa mort, s’inscrit comme l’une des combattantes les plus radicales de la cause féminine. Son histoire est aussi celle de son couple, hors norme, emblème des changements sociétaux du XXe siècle, raconté actuellement sur les écrans dans un film documentaire de Werner Schweizer (Verliebte Feinde). Il s’inspire de l’ouvrage passionnant de l’historien Wilfried Meichtry, rédigé grâce à la correspondance des von Roten (1500 lettres). Ils se séparent, se retrouvent, vivent une union libre, docteurs en droit et journalistes. En 1990, Peter von Roten écrira qu’Iris «a conduit sa mort, comme tout ce qu’elle a accompli, avec style». Affaiblie par des problèmes de sommeil, elle a mis fin à ses jours dans leur appartement, entourée d’hortensias. Comme elle avait depuis longtemps décidé le faire. Il lui survit à peine une année.

La force d’esprit de cette femme a très vite fasciné. Iris Meyer naît à Bâle en 1917 dans une famille protestante de laquelle elle se sent peu aimée. Elle choisit le droit alors qu’elle rêve d’écrire, et très jeune aspire à l’indépendance. Ses études la conduisent à Berne où elle rencontre Peter von Roten et s’estomaque devant les inégalités de genre. «Un imbécile qui travaille mal gagnerait 700 à 1000 francs par mois et moi qui fais le même travail, voire mieux, je devrais me contenter de 350 francs, ne pas pouvoir m’habiller avec élégance. Je n’aurais pas droit à une vie ambitieuse? Jamais, jamais, jamais.»

Diplômée, elle rejoint Londres, s’y imbibe du mouvement suffragiste et de ses militantes. Parallèlement, elle a épousé Peter sous certaines conditions, notamment celles de ne pas devoir changer de confession ni de devoir s’occuper du ménage. Lectrice de Montaigne, elle en est convaincue: chacun doit découvrir sa place, et donc travailler.

Elle effectue ses premiers pas dans le Haut-Valais, sous les regards méfiants de sa belle famille. Iris a refusé de devenir catholique mais elle n’a pas hésité à prendre le nom de son mari, glissera, quelque peu sarcastique, la sœur de Peter. Le jeune homme a grandi dans une tradition conservatrice. Impressionné dès la première rencontre par cette femme et ses idéaux, ce charmeur la suit, la subit parfois, mais surtout se fait son complice.

Ce jour de mai 1947 à Rarogne, il est accueilli en grande pompe, élu président du Grand Conseil valaisan. Il disparaît sous son chapeau haut de forme; à ses côtés, elle affiche une classe sans pareille, s’implique dans les discussions, milite pour le droit de vote des femmes. «La vache doit rester dans l’écurie et se laisser traire», lance alors un député. Iris s’enfuit. Elle sait quel sera son combat. Lui profite de son accession au parlement national une année plus tard pour y imposer la question du vote féminin. Ses exigences ne permettront pas un long parcours d’élu mais celui d’un combattant à la rhétorique enviée.

Le couple, à la tête d’un cabinet d’avocats, s’installe à Bâle où naît en 1952 leur fille Hortense qui passera une grande partie de son enfance en internat. Iris écrit, revendique, manifeste. En mars 1956, alors qu’elle déambule la nuit tombée dans les rues zurichoises, vêtue d’un manteau de léopard, elle est arrêtée, sans explication. Choc de principes. Suivront des articles incendiaires sur les méthodes policières. Mais son œuvre approche; son manifeste de plus de 500 pages s’intitule Frauen im Laufgitter (Femmes dans un parc pour enfants). Rédigé sur un ton parfois sarcastique, il revendique une émancipation urgente. L’auteure plaide pour l’égalité des droits et des salaires, une réduction du temps de travail pour les deux sexes, la prise en charge des tâches ménagères par des spécialistes extérieurs et la mise en place d’une assurance maternité. Elle exige «l’amour libre» pour répliquer à une «dépendance affective et sexuelle». Iris von Roten scandalise; devient l’ennemie publique numéro un. Le carnaval de Bâle l’affiche en poupée gonflable, fruit de toutes les risées.

En Suisse, «ce style choque dans les années 50, particulièrement conservatrices, durant lesquelles on veut rétablir l’ordre fragilisé par la guerre», se souvient Regina Wecker professeure émérite en étude des genres à Bâle. «Iris se retrouve marginalisée. Elle le sera toute sa vie. Les féministes de gauche n’apprécient pas son appartenance bourgeoise. A droite, on lui fait porter la responsabilité du «non» lorsqu’est refusé le droit de vote aux femmes un an après.» Quand elle prétend qu’un homme ne peut se contenter d’une seule femme ou quand elle prône la contraception pour empêcher la normalisation par l’homme de la vie sexuelle féminine, le rejet est immense. Regina Wecker poursuit: «Iris von ­Roten ne jouissait pas d’un environnement susceptible de trouver dans son ouvrage un essai philosophique comme ce fut le cas en France avec Simone de Beauvoir. Elle l’avait d’ailleurs inscrit dans le contexte politique suisse.»

Quoi qu’il en soit, la docteure en droit subit une énorme désillusion, qui s’ajoute, souligne la professeure, à l’aigreur de ne pas être reconnue comme juriste, d’être vue comme secrétaire dans le cabinet partagé avec son époux. «Son engagement pour la cause féminine sera une étape», constate pour sa part Wilfried Meichtry. Après ce choc, elle devient une voyageuse pionnière qui, seule, découvre la Turquie, l’Arménie, l’Iran. Son dernier cri d’amour ira à la peinture.

Réédité en 1991, son livre connaît un grand succès. Alors, erreur de timing? Ce qui fascine est sa tentative de faire se rencontrer le concept de genre en tant que produit social et les différences acceptées. Iris von Roten a réveillé une conscience de la cause féminine. Plus de cinquante ans après, les progrès sont considérables.

Pourtant, la Bâloise s’inscrirait encore en révolutionnaire, notamment lorsqu’elle parle de sexualité. Pour Wilfried Meichtry, sa vie de couple, avec ses libertés, a franchi des frontières encore résistantes. Et au niveau social, rappelle Regina Wecker, son exigence principale des salaires égaux n’est pas remplie. «Des votations, comme celle de dimanche, sur la famille suggèrent que le rôle reconnu à la femme reste parfois limité.» Iris von Roten aurait encore à combattre. Surtout, son art d’être, d’exiger, de chercher, voire d’aimer a construit une destinée dont le tracé a peu d’égal. Hors norme jusqu’au dernier souffle.

Verliebte Feinde, Wilfried Meichtry, Ed. Nagel & Kimche, 2012. Le film du même titre, sorti le 21 février, est promis en Suisse romande, www.verliebtefeinde.com

«Un imbécile qui travaille mal aurait 700 à 1000 francs et moi qui fais le même travail, voire mieux, je devrais me contenter de 350?»

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