Ruben Toledo a une voix qui porte. Ses mots font frétiller sa fine moustache. Isabel, sa femme, parle doucement. Ses phrases ont le ton de l'évidence. Une seule minute en leur compagnie suffit pourtant à comprendre que ces deux-là sont nés pour vivre ensemble. Leur conversation est un échange constant. Pendant que l'un brasse l'air de ses mains, à la recherche de l'expression juste, l'autre termine la phrase laissée ouverte. «Je ne sais pas vendre mes vêtements, dit Isabel. Je manque de sens marchand. Mais je sais comment dessiner un bon patron comme certains savent construire des maisons qui tiennent.» «Moi, j'adore présenter les créations d'Isabel, répond Ruben. La moindre invention m'excite. Je peux en parler des heures.»

Depuis 1984, Isabel Toledo crée des vêtements. Ruben les dessine. La styliste et l'illustrateur sont devenus, en une dizaine d'années, un des couples les plus glamour de la scène new-yorkaise. Ses robes sont portées, entre autres, par Madonna, amie de longue date. Lui dessine pour la revue Visionnaire, des proches également, et pour tout ce que la presse compte de prestigieux: Vogue, Interview, Detail. Est-ce pour se protéger qu'Isabel et Ruben continuent de travailler dans une structure réduite? «Comme designer, soit tu es en haut et tu as une très grande entreprise, soit tu es en bas de l'échelle et tu restes plus exclusif, avance Isabel. Nous avons décidé de faire référence à partir du bas.»

L'atelier d'Isabel, sur la Cinquième Avenue, n'a de place à offrir qu'à une couturière et une stagiaire. Les patrons de tout ce qu'elle a dessiné occupent un mur entier de cette pièce rectangulaire baignée de lumière: «C'est plus simple si j'ai envie de reprendre un modèle d'il y a quelques années.» La mode d'Isabel mélange classicisme des matières et raffinement de coupe. Elle est obsédée, avoue-t-elle, par l'idée de fonctionnalité: «Un bon vêtement, c'est comme une bonne chaise. Le modèle doit fonctionner à toutes les époques, on doit pouvoir le reproduire.»

Les deux sont nés à Cuba. Elle a 5 ans lors de son arrivée aux Etats-Unis, lui en a huit. Ils se rencontreront à l'école, au cours d'espagnol: «Dès que je l'ai vue, j'ai su qu'elle serait ma femme. Il m'a fallu quatre ans pour la convaincre.» Il a 14 ans, elle 15. Ils se marieront en 1984. Les débuts professionnels sont difficiles. Ruben partage un studio avec le bras droit d'Andy Wahrol, mais il peine à payer les 75 dollars de loyer mensuel. «Il n'y a pas de règle à suivre lorsque tu es immigrant. On ne sait pas ce que l'on attend de toi, souligne Ruben. Si tu tombes, tu n'as nulle part où aller. Alors tu joues et tu inventes.» Isabel dessine et coupe donc des vêtements, ce qu'elle fait depuis l'âge de 8 ans. Les deux suivent des cours à la School of Visual Arts Illustration et à la Parson School. «Mais cela ne me convenait pas du tout, se souvient Ruben. Les professeurs étaient des hippies qui nous enseignaient à nous laisser aller à nos instincts alors que j'avais envie d'une formation classique pour maîtriser toutes les techniques.» Il fera cet apprentissage seul.

Les vêtements d'Isabel entreront en vente sur la seule initiative de Ruben, qui ira les proposer dans une boutique: «Maintenant nous sommes en magasins.» Depuis, ils ne les ont plus quittés. Isabel Toledo a pourtant cessé d'organiser des défilés depuis deux ans. «J'ai trop peur, en montrant mes vêtements sur des mannequins, d'imposer une image figée.» Les acheteurs et les bons clients passent donc au show room sous l'atelier, grande pièce au parquet sombre, où le designer a sélectionné des modèles pour un essayage privé. «Ils me font confiance», sourit-elle.

Une pointe de nostalgie dans la voix du couple, deux jeunes quadras: «Nous avons eu la chance de vivre les tout derniers moments de bohème à New York. Nous nous sommes intégrés à l'underground de manière innocente, raconte Isabel. Tout le monde se rencontrait au Club 54, au Mudd Club. Il y avait assez peu d'endroits pour se retrouver, mais tout le monde bougeait ensemble. Une scène s'est formée qui échappait totalement aux radars de la presse. Un monde qui n'existait pas aux yeux du public. Cela a laissé le temps à certains de développer leur style. Nos amis d'aujourd'hui, David Byrne, des Talking Heads, Madonna, nous les avons rencontrés à cette époque.» «C'est ce qu'il manque maintenant, reprend Ruben. Dès qu'un artiste a un ongle de talent, il est placé sous les projecteurs. Les gamins, ce qu'ils veulent, c'est devenir connu le plus vite possible.»

A Genève, le couple présentera une partie d'une exposition qui voyage dans le monde depuis trois ans. «Mais l'art, pour nous, est une surprise permanente, affirme Ruben. Nous ne voulions donc pas nous contenter de montrer un travail fini.» Ils annoncent donc un «work in progress», atelier improvisé dans lequel ils travailleront une semaine. Une activité qui devrait rappeler à l'illustrateur son travail de peintre et de sculpteur. Ses œuvres font partie de collections privées mais il ne les a jamais exposées: «Je suis bien trop faible pour soumettre cette partie de mon travail au jugement public. Ces tableaux à l'huile, ces sculptures sont tout à fait privés. Quand je serai plus vieux, peut-être que je les montrerai. La réaction du public ne pourra plus m'influencer. Ce sera du passé pour moi.»

Toledo Studio Visit avec Barclay. Vernissage ce soir au Septième étage, rue du Perron 10,

Genève (022/310 77 70). L'exposition dure une semaine.