Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Isabelle Chappuis est une femme très demandée. «En ce moment, il n’y a pas une semaine, ou presque, où je ne suis pas contactée par une entreprise dans le but de donner une conférence. Cela m’étonne toujours un peu, mais cela montre aussi à quel point la problématique gagne en importance.»

La problématique en question? Simple et extraordinairement complexe à la fois: comment parvenir à lutter contre l’obsolescence de nos compétences professionnelles face à la progression inexorable de l’intelligence artificielle et l’accélération des changements sociétaux, environnementaux et économiques…

«J’ai passé plus de dix ans à diriger des entités de formation continue de la Faculté des Hautes Etudes commerciales (HEC) de l’Université de Lausanne, explique Isabelle Chappuis. Notre objectif était de parvenir à être les plus pertinents possible sur le marché du travail, mais peu à peu je me suis rendu compte que nous aussi, nous commencions à être pris de vitesse face aux défis urgents liés au futur de l’emploi.»

Inspiré de la défense

Pour faire face à ces changements majeurs, Isabelle Chappuis ose l’idée d’un laboratoire où se mêleraient des expertises professionnelles et académiques travaillant collectivement à identifier non seulement l’évolution des métiers dans les décennies à venir, mais aussi les compétences que nous devrions développer pour résister à l’avancée des machines. Le tout en se basant sur des méthodologies inspirées par le secteur de la défense.

«Ce milieu a été le premier à avoir mené ce type de réflexions, décrit celle qui a également exercé comme chasseuse de têtes. Le Future Skills Lab emprunte des méthodologies développées et utilisées par l’OTAN. En effet, leurs techniques d’analyses prospectives s’avèrent extrêmement utiles pour explorer les futurs possibles sur la base de différents scénarios.»

Après deux ans d’intenses réflexions, le Future Skills Lab prend corps en mai 2019 au sein de la Faculté des HEC à l’Université de Lausanne. «Selon moi, il est de notre responsabilité d’anticiper le futur et de le façonner de manière positive afin d’éviter l’apparition d’énormes disparités. L’humain doit absolument réussir à trouver son avantage concurrentiel face aux robots et à l’intelligence artificielle, l’idéal étant que l’on parvienne à collaborer avec la machine afin qu’elle nous remplace dans les tâches que l’on ne souhaite plus endosser.»

Reconversion professionnelle

Tout juste sur les rails, le Future Skills Lab fourmille déjà de projets, dont certains sont menés en collaboration avec l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). «Notre objectif est notamment d’établir une taxonomie permettant de définir les compétences des robots, ce qui n’a jamais été réalisé jusqu’à présent. Par ce biais, nous identifions les tâches spécifiques pouvant être exécutées par les machines ainsi que les métiers qui pourraient éventuellement être disruptés d’ici à 2030.»

De prime abord, la perspective de notre remplacement progressif par des réseaux neuronaux pourrait sembler alarmante, mais Isabelle Chappuis se veut optimiste. «Ce n’est pas parce qu’un individu est supplanté par l’intelligence artificielle dans certaines de ses activités professionnelles qu’il perd toute sa pertinence sur le marché du travail. L’essentiel sera alors de parvenir à placer ce dernier dans un environnement où il sera en mesure d’exploiter ses compétences au mieux.»

Dans ce but, les têtes pensantes du Future Skills Lab s’activent entre autres, dans le cadre d’un projet dénommé SkiLLLift, à la création d’un algorithme permettant d’identifier le chemin de reconversion professionnelle le plus court entre un métier en perdition et un autre considéré comme d’avenir. «Imaginons un exemple concret, celui de la profession de comptable, dont les tâches de base peuvent être remplacées par un logiciel intelligent. En orientant plus rapidement les individus concernés vers une formation de contrôleur, pour laquelle les compétences nécessaires sont similaires à plus de 80%, on pourrait réorienter beaucoup plus rapidement des personnes ayant perdu leur emploi vers une activité plus pertinente.»

Repenser les études

Reste une question: qu’en est-il de la relève dont la formation se fera à l’aune de ces bouleversements technologiques? «Il faut en effet repenser la notion même d’étude dans un monde hyper-connecté dans lequel on aura bientôt accès à des données de manière illimitée, appuie Isabelle Chappuis, elle-même maman de trois enfants âgés de 7, 10 et bientôt 22 ans. On note d’ailleurs un consensus croissant quant à la nécessité de faire évoluer le système éducatif tant chez les plus petits qu’au niveau de l’éducation supérieure.»

Les résultats des recherches menées par le Future Skills Lab pourraient par ailleurs être utilisées afin de faire évoluer les programmes d’enseignement de HEC Lausanne. «Entre le financement, la validation du programme et la formation des professeurs, il faut compter environ huit ans entre le moment où l’on décide de modifier un cursus et celui où les premiers diplômés seront formés conformément aux besoins du futur. C’est long, et c’est la raison pour laquelle il est indispensable de se projeter dès à présent dans le futur lointain.»


Profil

1971 Naissance à Neuchâtel.

1995 Licence en marketing de l’Université de Saint-Gall.

2007 Directrice de l’Executive MBA HEC Lausanne.

2013 Fondatrice et directrice du programme de formation continue de HEC Lausanne.

2019 Fondatrice et directrice du Future Skills Lab.