En 1975, les Islandaises prenaient une journée de congé. Il ne fallait pas dire le mot «grève», trop brutal. Mais le résultat était le même: les femmes ont laissé leur charge familiale à des partenaires désemparés et leur travail à des collègues rapidement submergés.

En Islande, ce vendredi de fin octobre où 90% des femmes ont répondu à l’appel a été un tournant. Parce que la société a compris le poids démesuré qui reposait sur leurs épaules et parce que la mobilisation a ouvert la voie à des changements que certains pays occidentaux attendent toujours. Cinq ans plus tard, Vigdis Finnbogadottir devient la première femme présidente en Europe, fonction qu’elle occupera quinze ans. Les progrès suivent et, des années plus tard, le pays domine toujours les classements sur l’égalité des genres.

Lire aussi: La joyeuse contestation qui inspire la grève des femmes du 14 juin

Journée «cruciale»

«Cette journée a été cruciale, les inégalités étaient très importantes, et cette marche a montré la contribution des femmes à la société ainsi que leur détermination à ne plus l’assumer seules», explique aujourd’hui Brynhildur Heidar Og Omarsdottir, présidente de l’Association islandaise pour les droits des femmes. Pour celle qui a coorganisé l’une des dernières grèves, c’est grâce à la mobilisation de 1975 que «tout le monde, à gauche comme à droite, comprend aujourd’hui que l’égalité est importante et bénéfique à tous».

Lire aussi: L’Islande, laboratoire de l’égalité

Pionnière, l’Islande n’en est pas pour autant complètement égalitaire et depuis, plusieurs autres marches ont eu lieu. Les «Islandaises ont compris qu’il s’agissait d’un outil efficace et important pour maintenir la pression et tendre vers une plus grande égalité», poursuit Brynhildur Heidar Og Omarsdottir. D’autant que les mêmes sujets sont toujours au centre des revendications: représentation politique, présence des femmes aux sommets des grandes entreprises ou écarts de salaires. Avant la mise en place d’une nouvelle loi, en vigueur depuis début 2018, les écarts de revenus s’étendaient entre 16 et 20%.

«Endormies pendant quarante ans»

Les Islandaises se sont donc mobilisées à nouveau en 1985, en 2005, en 2016 et en 2018, toujours un 24 octobre en référence à la journée de 1975. Chaque fois, un thème en particulier les a poussées dans les rues de Reykjavik ou d’autres villes. L’an dernier, il s’agissait de #MeToo. Chaque fois, les employées ont quitté leur travail à l’heure où elles ne sont plus payées si elles comparent avec les salaires de leurs homologues masculins. En octobre dernier, elles laissaient leurs tâches en plan à 14h55. C’était une amélioration: en 2016, elles sont parties à 14h38 et en 2010 à 14h25.

Lire enfin l'opinion: Grève du 14 juin: exiger ensemble l’égalité finira par payer

On ne manifeste pas pour autant à tort et à travers. Cette année, les femmes ne descendront pas dans les rues en octobre prochain, précise Brynhildur Heidar Og Omarsdottir: «Il doit y avoir un besoin. Cela ne doit pas devenir une cérémonie commémorative ou un simple jour férié de plus.» En revanche, elle se réjouit des mouvements qui se renforcent en Suisse, en Europe ou ailleurs dans le monde: «C’est le moment. Nous avons été endormies pendant quarante ans. Nous pensions que les choses allaient s’améliorer d’elles-mêmes, mais cela n’a pas été le cas.»