Au lendemain de l'arrivée du pape en Turquie, la religion a repris ses droits. Benoît XVI a célébré hier une messe à Ephèse, à la Maison de Marie, où la tradition chrétienne situe la fin de la vie de la Vierge. Joseph Ratzinger en a profité pour lancer un appel à la paix en Terre sainte et dans le monde, et rappeler l'amitié qu'il porte au peuple turc. Dans la soirée, il est arrivé à Istanbul, où 12000 hommes ont été déployés pour assurer sa sécurité. Le pape a été accueilli par le patriarche œcuménique Bartholomé Ier, chef spirituel de quelque 300 millions d'orthodoxes dans le monde. Aujourd'hui, les deux dignitaires religieux célébreront ensemble une liturgie au Phanar, siège du patriarcat.

Cette rencontre est importante pour le pape. Elle représente d'ailleurs le but principal de son voyage en Turquie. Dès le début de son pontificat, Benoît XVI a fait de la réconciliation des chrétiens une de ses priorités. Dans ses premiers discours, il a souligné à plusieurs reprises que l'œcuménisme avait besoin de gestes concrets pour avancer. Car le dialogue avec les orthodoxes est en panne depuis plusieurs années. Lancé dans les années 60 avec beaucoup d'espoir, il a souffert ces dernières années du prosélytisme du Vatican en terres orthodoxes et de la question des uniates.

En février 2002, Jean Paul II avait créé quatre diocèses en Russie. Le patriarche russe Alexis II avait dénoncé de manière virulente l'érection de cette province ecclésiastique latine. En juillet 2002, le Vatican créait encore deux nouveaux diocèses, à Odessa et à Kharkow (Ukraine). Aux yeux de l'orthodoxie russe, habituée à régner seule sur ses terres, il s'agissait là d'une «expansion missionnaire inacceptable». Quant aux discussions doctrinales, elles sont au point mort. Il y a exactement 27 ans, le 30 novembre 1979, Jean Paul II et le patriarche DimitriosIer avaient annoncé à Istanbul la création d'une commission mixte de dialogue théologique. Mais cette commission, incapable de trouver une solution à la question des uniates, a cessé ses travaux en 2000. Les uniates sont d'anciens orthodoxes qui se sont rattachés à l'Eglise catholique au XVIe siècle. En 1946, Staline les a spoliés de leurs biens au profit de l'Eglise orthodoxe. Aujourd'hui, ils réclament la restitution de ces biens, mais les orthodoxes peinent à accepter ces demandes de la part de chrétiens qu'ils perçoivent comme un avant-poste du prosélytisme catholique.

La rencontre entre Benoît XVI et Bartholomé Ier revêt une signification importante, mais essentiellement symbolique. D'une part, le patriarche œcuménique n'exerce pas de primauté de juridiction sur le monde orthodoxe. D'autre part, l'avenir du dialogue entre les catholiques et les orthodoxes passe d'abord par la Russie. Si le patriarche russe Alexis II a toujours refusé de recevoir Jean Paul II, il se montre plus ouvert à une visite de Benoît XVI.

Après la liturgie, Benoît XVI se rendra à Sainte-Sophie, qui fut une basilique chrétienne et une mosquée avant d'être sécularisée par Atatürk. Un moment périlleux pour le pape: les islamistes et les ultranationalistes considèrent cette visite comme une volonté de reconquête chrétienne, et des manifestations sont prévues. Les Turcs verraient d'un mauvais œil tout geste religieux - signe de croix ou prière - du pape à l'intérieur de cet édifice. Pour atténuer les effets de sa visite à Sainte-Sophie, et pour donner un nouveau signe de bonne volonté au monde musulman, Benoît XVI se rendra ensuite à la Mosquée bleue, joyau de l'art islamique.