S’il y a bien une chose qui a caractérisé la pandémie, c’est l’attention soutenue portée aux aînés. D’abord infantilisés, puis accusés de freiner l’économie, ces seniors qui, en Suisse, représentent 1,6 million d’âmes sur une population totale de 8,6 millions commencent sérieusement à se fâcher. Deux sujets irritent particulièrement ces retraités parfois très dynamiques, résume Jacqueline Cramer, 71 ans, présidente de la Plateforme des associations d’aînés de Genève. «D’une part, le manque de reconnaissance de l’effort consenti dès le 13 mars. Cette interruption totale de nos activités a été parfois très dure à encaisser. Nous aimerions que nos autorités nous remercient d’avoir été si zélés.»

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Et surtout, l’indifférenciation entre les différentes saisons de la vieillesse. «On parle d’aînés comme si nous constituions un corps homogène. Or, entre le troisième, le quatrième et maintenant le cinquième âge, il y a autant de différences qu’entre l’enfance et l’adolescence. Evoquer les «vieux» sans établir de nuances ne correspond plus à la réalité», revendique cette ex-directrice de Pro Senectute Genève. Portrait d’une battante qui, depuis vingt-cinq ans, se mobilise sur le front du grand âge.

Du soin personnel au combat politique

La Plateforme des associations d’aînés de Genève? «C’est un organisme fondé il y a quinze ans, qui réunit 40 associations et 20 observateurs professionnels, et vise à coordonner tout ce qui concerne les 80 000 rentiers du canton de façon à améliorer leur quotidien et à défendre leurs intérêts.» Quarante associations pour les seniors à Genève? Le chiffre paraît énorme et pourtant, il est logique. «Vous avez déjà toutes les activités de loisirs et de formation continue qui sont assurées par le Mouvement des aînés (MDA), les clubs d’aînés, l’Université du troisième âge ou encore Cité Seniors et qui renforcent le lien social.»

C’est un peu mon dada de rendre justice aux milliers de retraités bénévoles qui prennent soin des aînés plus âgés

Ensuite, des acteurs comme Pro Senectute ou la Fondation appuis aux aînés garantissent le suivi individuel à la personne, notamment en cas de grande précarité. Dans ce volet, on peut aussi classer les groupements qui se soucient de la fin de vie ou des baisses de capacité, comme pour les malades d’Alzheimer. «Enfin, il y a le combat politique et le lobbying qui sont menés par des organismes comme l’AVIVO», détaille Jacqueline Cramer, qui surprend par sa connaissance du dossier et son absolue clarté.

A 65 ans, la liberté!

«C’est un peu mon dada de rendre justice aux milliers de retraités bénévoles qui prennent soin des aînés plus âgés», sourit celle qui est deux fois grand-maman, avant de décrire les différentes saisons de la vieillesse. «Entre 65 et 70 ans, les retraités vivent un second printemps. Ils rechignent à s’engager et profitent de leur liberté, en voyageant, notamment. Ensuite, à 70 ans, beaucoup désirent s’impliquer dans la vie sociale ou culturelle et deviennent de super bénévoles, tout en gardant leurs petits-enfants.» Vient alors l’été de la vieillesse, cette période entre 75 et 85 ans où l’envie est encore forte de se mobiliser, mais où la santé fluctue. «A cet âge, chaque fois qu’on a un bobo, on remonte moins facilement la pente. Cette population finit dès lors par se tourner plus vers elle-même.» Enfin, les 85 ans et plus, soit l’automne et l’hiver de la vieillesse, comprennent «des personnes fragiles, de plus en plus diminuées, nécessitant soins et soutien».

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«A la Plateforme, on redoute beaucoup l’isolement de cette tranche d’âge. On a tellement insisté sur le maintien à domicile des aînés que les octogénaires refusent d’aller en EMS ou dans un habitat protégé. Pourtant, à l’image de l’Adret qui va bientôt être inauguré à Lancy, il existe des solutions mixtes où des appartements avec services à la personne cohabitent avec des logements d’étudiants ou familiaux et n’ont rien d’un mouroir», s’enthousiasme la septuagénaire.

La force du groupe

A ce stade de l’entretien, on rappelle à Jacqueline Cramer qu’elle doit aussi parler de sa vie, comme le veut la loi des portraits… «J’ai toujours préféré l’intelligence collective au parcours individuel», sourit cette native de Genève, avant de s’exécuter. Quatrième d’une famille de cinq enfants, dont le père, avocat, et la mère au foyer avaient «les idées larges», Jacqueline se souvient d’avoir été «une élève moyenne, mais déjà passionnée par les copines, le groupe.» Son diplôme d’assistante sociale en poche, la jeune femme et son mari, physiothérapeute, s’envolent pour le Québec, vivre les années exaltantes de l’indépendance emmenée par René Lévesque. «On y a suivi des formations très progressistes, on s’est beaucoup impliqués dans la vie culturelle et associative et on y a eu nos deux garçons, Matthieu et Sébastien.»

Le visage de Jacqueline s’assombrit. Il y a dix ans, Matthieu, son aîné, est mort dans un accident de camion, alors qu’il était coopérant en Colombie. «A notre retraite, on a repris l’association qu’il avait fondée pour soutenir les paysans du sud du pays. L’engagement, c’est aussi une réponse au chagrin.» Dans sa vie, la militante s’est encore distinguée dans le domaine de la protection de la jeunesse, des soins à domicile et comme assistante personnelle d’Esther Alder, au début de son mandat en charge de la cohésion sociale et de la solidarité en ville de Genève. «On dit que les gens qui se soucient des autres sont plus heureux que les gens repliés sur eux-mêmes. Je crois que je n’ai jamais pensé ou agi autrement!»


Profil

12 octobre 1948 Naissance à Genève.

1973 Obtention de son diplôme d’assistante sociale et départ pour le Québec.

2000-2012 Direction de Pro Senectute Genève.

2005 Cofondation de la Plateforme des associations d’aînés de Genève.

2011-2013 Conseillère personnelle d’Esther Alder.


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