«La première chose à laquelle j'ai pensé, quand vous m'avez proposé de me livrer à cet exercice, c'est que la photo, comme l'habit, fait le moine. S'agissant de photos où l'on prend la pose, dont on choisit les circonstances, il peut y avoir un risque de manipulation. Pour ma part, je me connais bien, je me sens bien avec mon apparence et je n'ai rien à cacher. Je peux ne pas être satisfait d'une photo parce que j'y ai l'air endormi ou stupide, parce qu'un détail fait que je ne m'y reconnais pas, mais je n'ai jamais la crainte que la photo révèle de moi quelque chose de vrai que je ne veux pas montrer.»

Le photographe Alain Germond a demandé à Jacques Hainard de poser dans trois endroits différents: dans le musée qu'il dirige, chez lui à Peseux et dans la ferme qu'il possède avec son frère et sa sœur dans la vallée de la Brévine, dont il est originaire. Bien que la préférence du conservateur se soit portée sur une photo prise dans son milieu professionnel, la conversation s'oriente tout d'abord sur celle qui constitue son deuxième choix, qui le représente devant la ferme familiale.

Hainard le paysan

«Je suis né dans une famille d'agriculteurs, et jusqu'à mon bac j'ai travaillé à la ferme. Sur cette photo, j'ai dans le regard toute la vallée de la Brévine, un paysage qui m'émeut profondément. Je me sens de ce pays, et sur la photo on voit que je me sens à l'aise, que je suis content d'être là. Dans cette ferme, nous nous lavons encore dans une bassine, nous nous chauffons au poêle à bois. Etre là en hiver, à côté du poêle, avec deux mètres de neige dehors, c'est une sensation de bonheur et de sécurité exceptionnels.

»Au musée ou à la ferme, je suis habillé différemment, j'offre deux images différentes de moi. Mais pour moi, il y a une continuité entre mon identité de fils de paysans et mon identité d'intellectuel. J'ai les pieds sur terre, je sais où j'en suis.»

L'homme à la cravate

«A la ferme, il ne me viendrait pas à l'esprit de porter une cravate, alors que j'en porte une très souvent dans mes fonctions de conservateur – ça fait partie de l'uniforme! Mais maintenant que nous en parlons, il me revient que j'ai commencé à porter la cravate déjà au gymnase, et que je suis toujours allé cravaté à l'université. Une manière de marquer mon passage du milieu rural au milieu des études. A présent, le choix de la cravate que je vais porter est devenu pour moi une manière de me positionner sociologiquement et philosophiquement.

»J'aime les cravates dessinées par des artistes – par exemple Sonia Delaunay, Dufy, Warhol – et j'ai l'impression que porter des cravates de qualité me fait entrer dans le domaine de ceux qui apprécient les choses qui font sens. La cravate est lue en tant que signe. Comme dans ma démarche muséographique, je la traite en objet qui attend un discours.»

Classique dehors, contestataire dedans

«Mon visage aussi est un signe. En ce qui concerne mes caractéristiques somatiques, je les ai toujours assumées sans problème, par exemple ma tête ronde ou mon strabisme. Je suis comme je suis et je n'ai aucun complexe. C'est peut-être plus facile pour les hommes que pour les femmes. En général, j'ai l'impression que, pour ce qui est de se sentir bien avec leur être, les hommes partent plus mal dans la vie que les femmes et finissent mieux qu'elles….

»Quant aux éléments que j'ai choisis moi-même, comme ma moustache, mes cheveux courts ou la forme peu voyante de mes lunettes, mon principal souci a toujours été celui d'une certaine cohérence. La mise en scène classique de mon apparence donne plus de crédibilité à mon discours critique sur la société.

»Je tiens à respecter les règles de la courtoisie. Je ne vais pas aller à un enterrement sans veston. Mais justement, cela me donne les coudées franches pour contester sur un plan théorique la manière dont se déroule chez nous le rite funéraire. La contestation ne passe pas par l'extravagance extérieure.»

La photo qui constitue le premier choix de Jacques Hainard le représente à côté d'une œuvre de Warhol faisant partie de l'actuelle exposition «L'art c'est l'art». Elle frappe par l'inclinaison identique des deux visages.

Hainard l'intellectuel

«La composition de cette photo affirme que la ligne de réflexion que j'ai adoptée dans mon travail est plus que jamais performante; elle exprime la satisfaction de celui qui a trouvé un mode d'interrogation de la société qui fonctionne. J'aime à m'y voir associé à Warhol, un grand artiste, qui a su réfléchir sur les objets, les mettre à plat. Il se dégage de cette image une certaine fierté.

»Dans cette photo, j'apparais sûr de moi et même un peu autoritaire. En réalité, ce que cette photo exprime, c'est moins de l'autoritarisme que l'exigence de parler clair. Dans le monde d'aujourd'hui, nous vivons dans un tel marasme, dans une telle confusion des règles de la réflexion, qu'on éprouve le besoin d'affirmer un absolu.»

Une certaine éthique

«De nos jours, nous ne savons plus nous remettre en question, en particulier en Suisse, malgré tous les coups que nous avons reçus. Nous continuons à penser que tout va s'arranger. Or, pour se remettre en question, pour mener à bien une critique fondamentale, il faut une base de rigueur, pas cette espèce de gros plouf généralisé de la pensée. Pour moi, cette photo montre un homme qui sait d'où il vient et exprime une certaine éthique, une envie de vérité, une envie de dévoilement, une envie de résister à toutes les manipulations dont je parlais en début d'entretien.»